Jurer en franc-comtois et en arpitan

Vingt dieux, crévindieu, vindiou, nom de diou ; ces jurons teintés d’une certaine franchouillardise sont souvent considérés comme appartenant aux langues régionales… Confusion des plus fatiguante, encore une fois ! Cette vingt-et-unième comtoiserie vous fait donc découvrir les jurons les plus familiers utilisés en franc-comtois et en arpitan. Jurons placés en début ou fin de phrase pour exprimer sa colère, son dépit, son exaspération, son irritation, son désespoir, son impatience, sa mélancolie, sa tristesse ; ils donnent à nos deux langues régionales un caractère populaire qui leur est propre, mais attention les oreilles, surtout celles des enfants !

Dans le Nord Franche-Comté, en franc-comtois, on jure bien sûr par le nom de Dieu, mais assez modestement. Devant le poids des mots, certains jurons sont intentionnellement atténués comme nom dâlai ! (nom Dieu là), nom dè ! (Nomine Dei, nom de Dieu), padjé ! ou odjé !, poiré ! ou poi Dé (par Dieu, pardi).

Après le nom du Dieu, celui du Diable, à l’origine de tous les maux ! Face à quelque chose dont on ne peut se dépêtrer, la bouche en colère dit Diale ! ou Diaile ! (Diable ! Que Diable !) et ses dérivés comme Diale l’aipoi ! ou Diale l’aipo ! (Diable la poix), Diale lai mai ! (Diable laisse-moi, Diable hélas), Diale empoutchai ! (Diable emporte), Diale soye ! (Diable soit).

Mais le Diable a des surnoms, et dans les Pays de Montbéliard et de Porrentruy, c’est Mâtan, Matan ou Maten (contraction de mal temps ou mauvais temps, ou déformation de Satan). De là, le juron favori de leur population : Mâtantiuai ! et son diminutif Tantiuai ! (Mâtan me tue), dont de nombreuses graphies existent comme Mâtentuyai, Tantiuè, Tantuyai etc. Le juron était tellement populaire à Monbéliard et à Porrentruy qu’il possédait de nombreuses déclinaisons comme Mâtan laimaî !, Mâtan te baite !, Mâtan baite !, Matenêpai !, Matenêpo ! etc.

Autre juron familier, moins influencé par la religion chrétienne, c’est toûenitche ! ou tônitche !, plus rarement toneau ! (tonnerre). Notons son emploi dans une phrase en français par Henri Frossard en 1977 dans son livre « Pour cause de printemps » : « Tonitche ! Lui dit la Maiguy : il est amoureux de ta mère. Voilà la chose toute simple. Nous sommes des daubottes ».

Puis notons quelques légers jurons qui méritaient d’être dépoussiérés comme boufre ! (bougre), tchïn de mignin ! (chien de magnin, chien de chaudronnier), ou encore mâgot ! (déformation de Mâtan ?). Enfin, pour terminer avec le franc-comtois, notons l’usage de mafri (ma foi) et las-moi (lasse moi = lasse je suis, hélas) pour souligner la résiliation face aux évènements.

Dans le Sud Franche-Comté, l’arpitan semble offrir moins de jurons, mais ils sont bien présents. Le plus réputé d’entre eux, qui est certainement le plus grossier, est tsancrou ! (chancre, cancer, et dans un sens plus large, c’est le surnom d’un démon, voire du Diable). Si le mot est dur, il est familier. Ainsi est-il présent dans le Ranz des vaches en Suisse : Tsankro lo mè ! N’ant pu pachâ (Chancre hélas ! Ils n’ont pu passer) ; et comme juron commun en Savoie sous la forme tsancro ou çhancro. Et si tsancrou fait trop de mal aux oreilles délicates, Diaibou (Diable) et Mâtin (mal temps) sont en usage pour exprimer le dépit, tout comme Credouble ! (altération de sacré Diable ?).

En arpitan, jurer de par le nom de Dieu est aussi courant, mais comme en franc-comtois, les exclamations sont souvent adoucies comme bondi ! (bon Dieu) cré nom ! ou sacrenom ! (sacré nom de Dieu) et padgé ! ou padgéga ! ou padi ! (par Dieu). Cependant, sacristi ! (sacristie, sapristi) conserve sa forme blasphématoire.

Pour terminer, notons l’emploi de maeîdja ! ou mado ! (merde) et de l’interjection de dépit et de résiliation laimâ ! (hélas) déjà utilisée en franc-comtois sous une forme différente.

Voilà donc un aperçu des jurons qui étaient ou qui sont encore employés dans nos deux langues régionales, et ceux-ci méritent bien d’être remis au goût du jour en attendant que d’autres soient redécouverts. Notons enfin que l’absence des vingt Dieux/vain Dieu/vin Dieu, crévindieu, vindiou, vindzi, vindzou, vinzou, nom de Diou, s’explique par le fait que ces jurons appartiennent avant tout à la langue française. Leur aspect non-académique et non-conventionnel n’étant dû qu’au besoin de masquer le blasphème en déformant la prononciation de façon dérisoire, doublé d’une influence avec d’autres langues, parfois même assez lointaine de la Franche-Comté comme le wallon avec son nom di Dju !. De là, la sempiternelle confusion évoquée entre le français régional et les langues régionales qui, sans nul doute, ferait dire au Capitaine Haddock s’il parlait franc-comtois : Toûenitche !


Illustration d’en-tête : Aperçu du village de Baumes-les-Messieurs, le vieux-bourg en 2020 – GO69/cc-by-sa-4.0.