Le producteur Rachid Bekhaled, du VHS à l’intelligence artificielle
Si le nom du réalisateur Amor Hakkar résonne particulièrement à Besançon, bien d’autres se sont également imposés comme des références dans ce domaine. C’est le cas de Rachid Bekhaled, fondateur de la société de production « RB Entertainment ». « Il ne s’agit pas de mes initiales, comme certain·e·s peuvent le croire. C’est en fait une allusion à la rue Brulard, qui fut mon adresse du temps où la cité des 408 était encore debout » tient d’emblée à souligner le jeune cinquantenaire. Un quartier dit sensible qui l’a bercé dans sa vie personnelle et professionnelle, influent très largement ses œuvres d’hier et d’aujourd’hui. Un fil rouge sur lequel il a accepté de revenir, pour notre portrait du mois.
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C’est dans ses locaux du secteur Battant que Rachid Bekhaled nous reçoit, une bâtisse de caractère à la pierre de Chailluz apparente. Mais l’entrepreneur a vu le jour en 1969 dans une cité de transit, ces modiques constructions destinées à loger temporairement la main-d’œuvre surtout immigrée. Trois barres de la zone Grette-Butte bien connues des bisontin·e·s, dont le site est toujours désigné comme « les Quatre-Cent-Huit ». « À la base, mes parents étaient établis sur Mazagran. Un foyer modeste originaire de Sidi Bel Abbès en Algérie, mon père travaillant dans le BTP. Avec d’autres familles, elles ont pu aménager au 13C rue Brulard. J’ai grandi dans ce contexte, une enfance simple et modeste dans cette France des années 1970 et 1980 » expose-t-il.
Scolarisé aux Vieilles-Perrières, il se décrit comme « un dernier de la classe ». « L’école, ce n’était vraiment pas mon truc. J’ai juste un CAP cuisine en poche, même si ça m’a bien aidé pour des boulots alimentaires. Mais quand même, j’ai une anecdote là-dessus. Il y a trois-quatre ans, j’ai recroisé la directrice de cet établissement primaire. Invité chez elle, j’ai découvert qu’elle collectionnait méthodiquement les coupures de presse à mon sujet. Ça m’a énormément touché, d’autant plus qu’à l’époque, elle non plus ne croyait pas en moi ! » Entre galères et incertitudes, Rachid Bekhaled ne s’attarde pas davantage sur le gamin rêveur mais peu efficient qu’il était. « J’avais néanmoins déjà cette envie au fond de moi, mettre en perspective ce que je voyais et imaginais avec la magie du cinéma ».
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C’est grâce à une bourse allouée aux populations les plus défavorisées qu’il a pu s’engager dans cette ambition, investissant ces quelques deniers dans du matériel de tournage. « J’aurais pu tout dilapider dans une Peugeot 205, mes copains flânaient et je voulais moi aussi être dans le coup. À vingt ans, on est parfois tenté de se laisser aller en ce sens. Mais j’ai finalement pris un caméscope et un trépied, avec un ami on a capté nos premières scènes pour un projet qui s’appelait déjà RB. Ça n’a pas été le film du siècle, mais ça m’a permis de me lancer. Derrière, j’ai directement repris avec Soleil Blanc, aux Clairs-Soleils. J’ai alors entrepris un stage complémentaire de deux mois dans un studio pour me parfaire au montage, bagage qui m’a permis de pouvoir vraiment mener ma barque ! »
L’audace et la pugnacité aidant, c’est une véritable carrière qui se dessine. Les courts-métrages s’enchaînent, de « un 3 novembre » au petit dernier « Ali casse les prix ». « Si j’ai choisi ce matériau plutôt que la littérature par exemple, c’est que je crois au pouvoir des images. Souvent, une prise explicite est plus parlante que mille mots. Mais qu’on ne se méprenne pas sur ce que je dis, sortir des plans relève également d’une grammaire exigeante. Celle-ci est entièrement au service de thématiques qui me tiennent à cœur, que je pourrais résumer en l’écho d’une existence. Déracinement, religion, politique, tout cela s’entremêle dans une monographie qui à un moment bascule, du quotidien à l’épreuve, en passant par l’espoir, l’échec et le dépassement de soi ».
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Un champ profond mais parfois sensible, qui lui vaut aussi des péripéties. « Moi je vis à Planoise, donc j’y rencontre des gens de tous horizons. En abordant la problématique de la radicalisation, il m’est arrivé d’avoir des retours négatifs. Une fois, un jeune m’a apostrophé, en pleine rue, me traitant d’infidèle. Loin de m’énerver, je l’ai invité à poser sa critique, aussi lourde soit-elle, sur papier, pour pouvoir la travailler ». Une exhortation loin d’être symbolique, Rachid Bekhaled ayant dernièrement ouvert un petit café solidaire pour permettre cette expression. « Lors des beaux jours, cela permet d’ouvrir les murs pour se parler franchement. Mon horizon, c’est d’abord ça en fin de compte : susciter l’interrogation, permettre la confrontation des idées, créer les conditions du débat ».
Toujours en effervescence, il est déjà sur une nouvelle initiative. « Je taffe sur un script intitulé « l’Arc », avec Quentin Jouy, Amine Hakkar et Taïko comme figures principales. Il y a toujours deux-trois professionnel·le·s, mais l’essentiel des participant·e·s ce sont des locaux, parfois complètement néophytes. Ma plus grande fierté, c’est d’avoir pu emmener ces gens du peuple dans cette aventure et sur les rampes d’Angoulême. Ça vaut toutes les reconnaissances, là où les pouvoirs publics ne sont pas toujours très aidants. Pour l’instant, seules des institutions suisses sont présentes pour le financement… Alors même que ça se déroulera sur Planoise, c’est dommage. Mais j’en ai vu d’autres dans mon métier, passant de la VHS à l’intelligence artificielle ! Plus que jamais, ma passion et mon énergie sont là ».
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Illustration d’en-tête : Rachid Bekhaled devant la plupart de ses souvenirs photographiques, revenant sur les grands moments de sa vie.
