« Woke’n’Rolla », de Dead Kennedys à Philippe Poutou
« Pour les fans de : Dead Kennedys, Public Enemy et Philippe Poutou ». Sur les réseaux sociaux, la présentation de « Woke’n’Rolla » est aussi courte que percutante. Lancé en début d’année par des passionné·e·s de musique et de politique, la structure ambitionne bien de proposer « un format d’interviews au ton résolument caustique, partisan, gonzo et gaucho, à la recherche de la musique contestataire d’aujourd’hui ; celle d’artistes émergent·es ou établi·es, en allant la débusquer en ligne, dans les festivals, les SMAC et les café-concerts ». Gros son, antifascisme et lutte de classe, tout un programme que nous survolons pour notre portrait du mois restitué sous forme de questions-réponses.
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Quel lien passé, actuel ou futur avez-vous avec la Franche-Comté ?
On y est nés, on y vit toujours. Élevés à la cancoillotte et à Thiéfaine. C’est là qu’on a vécu nos premières manifs et nos premiers concerts (FIMU RPZ). C’est aussi là qu’on s’investit dans des projets locaux et citoyens. Et pis on organise régulièrement des séances de spiritisme avec Victor Hugo pour qu’il nous guide sur notre ligne éditoriale.
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Êtes-vous un collectif, une association loi 1901, une structure sous un autre statut ?
Alors, pour l’instant, disons qu’on est un collectif de deux personnes, moi à la rédaction des interviews et le contact avec les artistes et mon acolyte pour tout ce qui est mise en page, comm’ et réseaux. L’envie, à terme, est quand même de se diriger vers un statut associatif pour pouvoir organiser des événements, façon quiz et DJ set musico-militants.
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S’agissant d’un média, avez-vous pour ambition d’avoir une reconnaissance CPPAP ou autre ?
Écoute, on ne connaissait pas du tout ce terme avant de lire cette question mais ça nous a tout l’air d’être une piste sérieuse à creuser. Pour l’instant, on cherche surtout un millionnaire de gauche pour nous financer. Qu’on puisse quitter nos tafs et se consacrer pleinement à Woke’n’Rolla. À bon entendeur !
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À ce stade, quelle a été la réception de votre projet, notamment au sein des institutions ?
Le projet est tout jeune encore (on a publié notre première interview à la mi-janvier) mais on commence à avoir de bons retours. De la part d’artistes qui nous ont déjà remerciés pour la teneur des interviews, des attaché·es de presse ou des responsables de comm’ de salles de concerts qui sont ravi·es de bosser avec un média qui se positionne politiquement. Niveau médias justement, le projet a déjà été relayé par la Horde, aujourd’hui par le Ch’ni. Et on espère multiplier les partenariats de la sorte à l’avenir.
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D’où est venue l’idée de ce projet, comment et pourquoi s’est-elle transcrite sous cette forme ?
L’idée de Woke’n’Rolla est partie de plusieurs constats :
– Perso, en tant que journaliste musical amateur depuis quelques années, je me suis rendu compte qu’en interview, je préférais parler du message véhiculé par les artistes, plutôt que de la musique elle-même. Je ne suis pas assez zikos pour parler des détails techniques de l’enregistrement donc mon intérêt va plutôt vers les valeurs et les paroles.
– Ensuite, quand tu prépares une interview, tu vas souvent voir ce qui s’est déjà dit chez les confrères. Et tu te rends vite compte que les artistes donnent souvent la même interview en boucle. Il y a un peu des éléments de langage comme chez les politiques. Mais c’est surtout parce que les questions posées sont souvent les mêmes par les journaleux. Alors, à quoi bon rajouter une énième interview sur l’origine du groupe, les détails de l’enregistrement, les influences et les projets quand tout cela a déjà été dit ailleurs ? Il y a un côté surconsommation et surplus d’informations redondantes dans la presse musicale qui est rarement interrogé. On ne prétend pas révolutionner le genre hein, mais on s’attache en tout cas à donner un ton et un angle particulier à nos interviews.
– Enfin, le dernier point, c’est l’urgence politique. Vu le climat actuel, est-ce qu’on peut décemment continuer à chroniquer des chansons d’amour comme si de rien n’était ? Ça nous interroge. En tout cas, nous on a voulu mettre le focus sur des artistes qui s’engagent à travers leurs musiques et qui essaient de faire bouger les choses.
Pour ce qui est de la forme, on voulait un truc court et percutant comme une chanson des Ramones, direct au consommateur. On avait un peu peur que 4000 caractères fassent un peu short pour une interview avec du fond mais finalement, ça permet quand même d’aborder pas mal de sujets et, on espère, d’éveiller la curiosité de notre lectorat pour aller creuser un peu plus ensuite. Donc, pour l’instant, on n’a pas de site internet, on a opté pour des publications sur les réseaux seulement. On n’en est pas friands dans notre vie perso, ça pose beaucoup de questions idéologiques évidemment mais ça reste le nerf de la guerre aujourd’hui pour transmettre son message. On ne va clairement pas devenir influenceurs demain, il faudrait qu’on ponde des formats vidéos mais, pour l’instant, on démarre avec ce format. En attendant de trouver mieux. Ou de se faire recruter par un magnat de la presse écrite gauchiste. On a déjà dit qu’on cherchait un mécène ?
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Qui le porte (combien êtes-vous, avec quels parcours, visions, accords ou nuances…), comment cela fonctionne (budget, prise de décisions…) ?
On est deux à tenir la boutique pour l’instant. On a chacun des boulots dans le social et on se retrouve autour de valeurs communes : le droit à la paresse, l’auto-gestion, l’anti-fascisme, l’anti-capitalisme, l’engagement citoyen et associatif, etc. Pour le fonctionnement, on se réunit de temps en temps autour d’une pinte de picon pour discuter de nos envies et des prochains projets. On n’a pas encore de budget impliqué ou de gros engagements donc je dirais que les prises de décisions sur les futures grandes orientations sont encore à venir.
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Avez-vous des styles/époques/territoires de prédilection, ou souhaitez-vous investir tout le répertoire ?
Moi qui rédige les interviews, j’ai clairement une affinité rock. C’est un peu l’ADN du projet, du blaze, etc. Donc j’ai un peu tendance à aller solliciter des groupes dans cette esthétique là. Mais l’envie, c’est quand même d’aller taper dans tous les styles : rap, techno, chanson française… bon, peut-être pas reggae et jazz, faut pas déconner non plus ! Non, je plaisante évidemment. La situation politique impose que l’on dépasse ces clivages musicaux ! Parce que ce qu’on souhaite avant tout, c’est que le dénominateur commun soit l’engagement politique des artistes.
On tient aussi à mettre en avant des artistes contemporain·es, émergent·es. L’espace médiatique est trop encombré par la nostalgie. Il n’y en a que pour les vieux groupes, les reformations, les tribute bands alors que des artistes incroyables ne demandent qu’à être mis en valeur. Dans le rock par exemple, la scène française ne s’est jamais aussi bien portée. Des groupes ultra-talentueux éclosent dans chaque ville de France en ce moment mais les journalistes préfèrent pondre une énième chronique sur Sgt Pepper. Oui, ok, les Beatles, c’était cool mais il y a deux, trois trucs qui sont sortis depuis, je crois. En musique comme en politique, le « c’était mieux avant », c’est l’ennemi.
On ne renie pas tous les groupes classiques avec lesquels on a grandi. Peut-être même qu’à terme, on fera des focus sur des groupes politisés historiques, qui sait ? Mais en attendant, on réserve nos interviews à la nouvelle génération.
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La faferie gagne tous les champs culturels, vous le constatez aussi dans la musique ?
Je n’ai pas vraiment encore l’impression que les fachos se soient trop emparés de la scène musicale. À part quelques brebis galeuses dans les scènes punk ou métal, je n’ai pas de noms de groupes bien tendancieux qui me viennent comme ça à l’esprit. Chaque scène doit avoir son Michel Sardou, c’est sûr et aucune n’est épargnée par les comportements problématiques (sexistes notamment) mais, à ma connaissance, les groupes fafs ne sont heureusement pas encore représentés dans les grands rassemblements musicaux ou dans les médias spécialisés. Après, j’ai vu un docu Arte récemment sur la scène hardtek allemande qui commence à se faire gangréner par les identitaires. Donc, il faut toujours rester vigilant.
Parfois, j’ai plus le sentiment que c’est dans le public que les mentalités changent. Pas mal de vieux punks biberonnés au nihilisme, par exemple, qui tombent maintenant dans le « on peut plus rien dire » des plus réacs. J’ai eu pas mal de retours de ce genre quand j’ai publié mes premières chroniques sur le punk wokiste. Les gars ont échoué dans leur no future et ils viennent maintenant donner des leçons à cette nouvelle vague de keupons politisés.
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Pour vous, la musique semble donc fondamentalement politique ou du moins engagée ?
L’histoire de la musique nous semble fondamentalement liée à l’engagement politique. Le rock des sixties, le reggae, le punk, le hip hop, les free parties sont tous nés avec des messages contestataires. L’essence du truc est toujours politisée, avant de se faire récupérer et de s’aseptiser. Le flambeau militant aujourd’hui est repris par des groupes comme IDLES ou Kneecap et ça, ça fait bien plaisir ! Après, la musique apolitique, ça existe évidemment. C’est même la majorité. On en écoute aussi. On n’est pas tout le temps obligés d’écouter du Rage Against The Machine. Par contre, c’est pas cette musique-là qu’on a envie de mettre en avant dans nos interviews.
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Si oui, pourquoi serait-elle davantage le vecteur d’une société opposée à l’extrême droite ?
La plupart des genres musicaux, dans leur esprit originel en tout cas, véhiculent des valeurs communes : l’art et la culture comme moyen d’émancipation, l’esprit critique, le partage, l’inclusion, la contestation des normes et de l’establishment, le vivre-ensemble… Rien qui ne nous semble bien soluble dans une société d’extrême-droite. Pas un hasard si dans les municipalités RN, les programmations culturelles et musicales sont remplacées par des spectacles de divertissement bas-de-plafond.
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Même en produisant des ignominies nationalistes, n’est-ce pas cela la liberté artistique et d’expression ?
S’ils veulent goûter à la liberté artistique dans leur garage, tant mieux. Tant qu’on ne leur ouvre pas les portes des festivals et des salles de concert…
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Le cas échéant, pourquoi serait-il plus difficile de s’engager aujourd’hui pour un·e artiste ?
Je ne sais pas si c’est plus difficile pour un·e artiste de s’engager aujourd’hui, c’est un parti-pris, un positionnement à marquer. Ce qui est sûr, c’est que dans une société régie par le nombre de likes et de followers, un post trop audacieux peut vous coûter cher. Et comme ce sont ces mêmes nombres qui vous attirent de la visibilité et l’attention des programmateurs et autres producteurs, on peut y réfléchir à deux fois avant d’exprimer ses opinions politiques. Après, c’est à chacun de décider de l’orientation et de la sincérité qu’il veut donner à sa carrière. Êtes-vous plutôt plateaux de TF1 ou stands de la Fête de l’Huma ? Nous, on a fait notre choix.
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Illustration d’en-tête : Logo Woke’n’Rolla sur fond rouge – capture d’écran.
