Dans le Doubs, les Voyageur·se·s manquent d’aires
Le 4 août, l’ancien Premier ministre Gabriel Attal prend les gens du voyage à partie, deux jours après la Journée européenne de commémoration du génocide des Roms et des Voyageur·se·s pendant la Seconde Guerre mondiale. L’occasion pour ces dernièr·e·s de dénoncer une fois de plus les politiques successives antitsiganes et l’effacement progressif des communautés itinérantes. Dans le Doubs, les mêmes logiques s’opèrent : la répression des Voyageur·se·s d’un côté, et des espaces où vivre de plus en plus restreints, contrôlés et inconfortables.
Cet été, dans plusieurs communes du Doubs, des Voyageur·se·s s’installent temporairement sur des terrains qui ne leur sont pas dédiés. Plusieurs maires s’en sont plaint et à Montferrand-le-Château, le 19 juillet, la police est même allée jusqu’à user de gaz lacrymogènes pour réprimer l’occupation d’un stade.
Pourtant, ces occupations illégales sont le résultat d’un manque d’aires d’accueil, d’aires de grand passage destinées aux déplacements occasionnels de grands groupes, et d’un déficit de terrains familiaux disponibles à la location. À Besançon, l’aire d’accueil de la Malcombe est même dans le viseur de la municipalité actuelle. Celle-ci aimerait bien voir à la place de ces habitations un nouveau parking pour Micropolis. Mais cela bien sûr, sans réelle alternative pour elles et eux.
.
Un manque d’aires dans le Doubs depuis des années
Au niveau du département, c’est le schéma départemental pour l’accueil et l’habitat des gens du voyage (« SDGDV ») qui doit encadrer l’accueil des Voyageur·se·s et qui désigne les terrains sur lesquels ils et elles doivent s’installer, après une évaluation des besoins. Mais ceux-ci sont bien souvent toujours les mêmes depuis des années : dans le Doubs, les préconisations pour la période 2021-2026 se basent sur des évaluations de 2018, parfois même de 2012.
Rémy Vienot, président de l’association « Espoir et Fraternité Tsiganes de Franche-Comté », alerte sur la situation : « ça fait dix ans qu’on nous en parle, d’une aire de grand passage dans le Grand Besançon ». Il poursuit : « Et les terrains familiaux, ça fait des années qu’ils sont prévus ». C’est notamment le cas dans les communautés de communes du Val de Morteau, de Loue Lison et du pays de Montbéliard. Et lorsqu’on les interroge au téléphone, la réponse des communes est la même : « ça va se faire prochainement », « on est en recherche de terrain » ou encore « on ne trouve pas de fonciers ». Quant au département et à la préfecture censé·e·s faire appliquer la loi, aucunes sanctions n’ont été prononcées à notre connaissance.
Pour Nara Ritz, coordinateur de « l’Observatoire pour les Droits des Citoyens Itinérants » (« ODCI »), c’est souvent la même rhétorique qui s’opère : « Leur stratégie c’est de dire ‘une fois que c’est prévu, il faut du temps pour que ça se mette en place’. Donc on ne peut rien dire, ils se cachent derrière ça ». Pourtant, l’observatoire rappelle, dans un rapport publié en 2021, que le préfet peut mettre en demeure les communes, métropoles ou communautés de communes lorsqu’elles ne respectent pas leurs obligations. Voire qu’il peut même aller jusqu’à se substituer à elles pour créer ces aires.
.
Des aires isolées et très peu équipées
Si la majorité des équipements sur les aires du Doubs sont aux normes, ils restent très sommaires. Ainsi, les blocs sanitaires sont souvent collectifs, pas isolés, pas chauffés, sans barrière visuelle pour protéger l’accès aux toilettes, sans coin lavabo. On n’y trouve pas non plus d’abris pour le matériel, de locaux adaptés pour des activités socio-éducatives, et c’est rare d’y voir un local d’accueil ou technique pour la gestion quotidienne du lieu.
Souvent en périphérie des communes, les aires sont parfois sur des terrains inondables, comme à Thise, ou proches d’autoroutes, de lignes de chemin de fer, de déchetteries ou encore de stations d’épuration. En plus d’être isolés, les terrains assignés peuvent être dans des environnements dangereux. Les associations et collectifs de Voyageur·se·s parlent alors de racisme environnemental.
L’accès aux droits au centre des besoins des Voyageur·se·s, mais loin des politiques publiques
Les Voyageur·se·s ne sont pas, ou très peu, concerté·e·s dans l’évaluation de leurs besoins. Pourtant, ils et elles restent les mieux placé·e·s pour savoir ce dont ils et elles nécessitent pour vivre. Dans le schéma départemental, moins d’une page est consacrée à leurs propres demandes, et rien ne nous informe sur le nombre de personnes interrogées ou sur la manière dont la récolte de données a été faite.
« L’ODCI » pointe les difficultés liées au fait que la loi française ne reconnait pas la caravane comme un logement à part entière. Celle-ci reste toujours considérée comme une résidence mobile. Les droits au logement tels que la « sécurité et l’éloignement vis-à-vis des activités recensées comme dangereuses, l’interdiction des coupures d’eau et celles d’électricité en hiver, l’accès à certaines aides sociales comme les APL, etc. » ne s’appliquent donc pas pour les Voyageur·se·s. Or, l’observatoire ajoute dans son rapport que « […] l’indécence des lieux de vie et les expulsions en série jouent un rôle sur l’état de santé des personnes. L’espérance de vie des Voyageurs et Voyageuses est de 15 ans inférieure au reste de la population française ».
« Les Voyageur·se·s sont une population plus pauvre que la moyenne. [Pourtant] ils et elles sont exclu·e·s de nombreux dispositifs d’aide sociale ».
Les populations de Voyageur·se·s réclament également davantage de transparence en ce qui concerne les facturations d’eau et électricité. « C’est géré par des sociétés privées, c’est des tarifs beaucoup plus chers en eau et électricité que pour les sédentaires », déclare Rémy Vienot. Et cela alors même que « les Voyageur·se·s sont une population plus pauvre que la moyenne » affirme « l’ODCI ». Pourtant, « […] ils et elles sont exclu·e·s de nombreux dispositifs communs d’aide sociale », le logement étant un des éléments sur lequel ceux-ci se basent.
Il en va de même pour l’accès à la scolarisation, difficile dans bien des cas. Même pour les Voyageur·se·s quasi sédentaires, les violences perdurent : « À la Malcombe, tous les enfants vont à l’École Jules Ferry qui est à côté, il n’y a pas de mixité sociale. […] À un moment, on avait même découvert que les autres enfants interdisaient certains lavabos aux enfants de Gens du Voyage », dénonce Rémy Vienot.
Le militant le rappelle à travers ses nombreuses mobilisations pour des familles installées à Besançon : c’est aux associations et collectifs de Voyageur·se·s de se battre constamment pour obtenir des droits, pour pointer les ingérences et forcer les institutions à répondre aux situations alarmantes.
.
Politiques antitsiganes partout, égalité nulle part ?
Au-delà de la question de l’habitat, l’association « Espoir et Fraternité Tsiganes » dénonce les propos racistes, quasi quotidiens, que peuvent tenir certain·e·s responsables politiques contre les Voyageur·euse·s pour gagner en popularité chez certain·e·s électeur·ice·s, à l’approche des élections présidentielles. Ainsi, Gabriel Attal, candidat « Renaissance », déclarait le 4 août dernier à propos d’une occupation illégale, que les propriétaires du terrain s’étaient fait « envahir » et prendre à partie les Voyageur·se·s installé·e·s. Quelques jours plus tôt, il affirmait dans un entretien au « JDD » que « année après année, les installations sauvages et illégales des gens du voyage gâchent la vie des maires et des Français. » L’association de Besançon lui a répondu dans un communiqué acerbe :
« Alors que, depuis le début de l’été, les familles des Gens du Voyage subissent une vague inquiétante de haine, de racisme, d’insultes, de harcèlement et de menaces de mort, nous regrettons profondément de voir une nouvelle fois notre communauté utilisée comme un sujet de communication politique. […] Les Gens du Voyage ne sont pas un outil pour gagner quelques voix, ni une minorité que l’on expose lorsque cela sert un agenda politique. Derrière les images et les discours, il y a des familles, des enfants, des citoyens qui subissent au quotidien les conséquences des préjugés et des discriminations. »
Les associations et collectifs dénoncent plus globalement les politiques publiques et les lois qui criminalisent les Voyageur·euse·s, comme la loi du 5 juillet 2000 relative aux troubles à l’ordre public. Michael Cunin, avocat des Voyageurs et Voyageuses à Guérande, détaillait alors pour « Médiapart » : « Le simple fait de s’installer sur un terrain non prévu pour accueillir des caravanes et de s’accorder à l’eau et l’électricité est désormais considéré comme un trouble à l’ordre public. Pourtant, l’esprit de la loi était de sanctionner un trouble objectif et manifeste, pas la seule présence de familles itinérantes ».
Plus récemment, la loi Ripost, votée le 22 juillet par le Parlement, renforce les sanctions liées aux « installations illicites ». Un salarié de l’association « Gens du Voyage Gadgé » prévient des conséquences d’une telle loi : « Il y a beaucoup de familles en errance sur Besançon parce qu’il n’y a pas suffisamment de place sur les aires d’accueil, parfois aussi parce qu’elles n’ont pas envie de cohabiter avec des personnes avec qui elles sont en conflit. Donc on retrouve par petits groupes des personnes rejetées sans arrêt, des familles en grande difficulté et en errance. Si la loi se durcit encore, ça va devenir compliqué car elles n’ont pas d’alternative. Et elles sont ancrées localement depuis très longtemps, elles n’iront pas ailleurs. Donc ça risque de générer du conflit. »
« C’est une politique ethnocidaire. Ils veulent faire disparaître nos modes de vie, nos manières d’être du paysage ».
« L’ODCI » dresse un constat plus tranché : « Ils durcissent la répression et visent, à terme, à forcer ces familles à abandonner leur mode de vie, élément fondamental de leur identité et de leur culture. » Une conclusion que Ritchy Thibault, militant pour les droits des Voyageur·se·s, partageait dans une interview donnée pour « Le Média » : « L’obsession de la classe politique française, c’est la sédentarisation des Voyageurs. C’est une politique ethnocidaire. Ils veulent faire disparaître nos modes de vie, nos manières d’être du paysage. »
Pour elles et eux, les politiques antitsiganes passent par l’effacement des Voyageur·se·s, notamment à travers l’habitat. Dans le Doubs, on constate beaucoup de manquements mais surtout une volonté de ne pas s’en soucier, de reporter à plus tard, sans que ce ne soit sanctionné. Cette politique suit la lignée nationale, qui criminalise et sanctionne les Voyageur·se·s, et ne reconnaît pas leurs habitats comme des logements, ce qui rend très complexe l’accès à leurs droits universels.
En portant leur voix dans les médias, en s’alliant à d’autres collectifs qui luttent contre le racisme, comme le collectif Justice pour Angelo, ou en appelant à se mobiliser aussi bien dans la rue que dans les urnes, ils est elles sont de plus en plus nombreuses à s’organiser pour faire pression sur l’État dans l’espoir d’être un jour entendu·e·s afin de pouvoir de vivre dignement.
.
Juliette Alonzo
.
Illustration d’en-tête : un jeune garçon tenant une pancarte dénonçant la stigmatisation quotidienne de sa communauté. Image page Facebook « Gens du Voyage de Besançon ».
