Crâne ouvert, bras cassé, contusions sévères, difficultés respiratoires, crises de panique… À Besançon, le terrible bilan humain du 5 novembre
C’est une liste édifiante mais introuvable dans les communiqués de la Préfecture du Doubs, pourtant prolixe dès hier soir, ou dans les colonnes de « l’Est Républicain », « média » qui excelle de longue date dans les narratifs sécuritaires. Pourtant, ce jeudi 5 novembre, les suites de la manifestation intersyndicale, à laquelle ont pris part plus de 10 000 personnes, sont loin de pouvoir se résumer – respectivement – aux prétendus « deux policiers blessés » ou à une sympathique « dispersion des troupes ». Car dès le début d’après-midi, c’est bien du côté des participant·e·s que les coups les plus durs ont été portés, les différentes lésions constatées grimpant en flèche jusqu’en soirée. Sans pouvoir encore dresser une analyse exhaustive à ce stade, « le Ch’ni » se penche néanmoins sur ce récit déjà étouffé par les officiel·le·s.
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Quelques étudiant·e·s téméraires en casus belli
Comme souvent dans la capitale comtoise, tout est parti de la fac de Lettres. À 14h00 sur le site Mégevand, environ deux cents jeunes se sont ainsi retrouvé·e·s pour faire cortège commun jusqu’au parking Battant. Un trajet jadis banal mais désormais risqué, les « regroupements, cortèges et rassemblements » étant alors interdits dans la Boucle par arrêté préfectoral. Mais une « défiance » a été assumée, les protagonistes « refusant de céder à ces injonctions qui tombent depuis trois semaines ». Derrière une banderole « université de Franche-Comté en lutte », les contestataires évoluent sans encombre jusqu’à la rue Claude Pouillet. Mais arrivé·e·s là, une hésition traverse les rangs : continuer comme prévu au-delà du Doubs, ou aller au bout de la logique en prenant la Grande rue pour une « sauvage » ? Ielles auront à peine le temps de la réflexion, que les uniformes apparaissent.
Arrivant de toutes parts, les cordons d’agent·e·s comtois·e·s et des « compagnies républicaines de sécurité » repoussent progressivement le contingent. Aucune altercation majeure n’est à déplorer, jusqu’à 14h45 et le milieu du pont où les révolté·e·s décident de stagner en dépit des pressions. Une répression accrue s’amorce alors pour les « dégager », les matraques s’écrasant massivement sur les membres, les corps et même les têtes. La bannière de tête est arrachée, une paire de lunette fracassée gît au sol. Alors que syndicalistes et politiques qui passaient là voient la scène, certain·e·s restent en soutien quand d’autres donnent l’alerte aux masses qui convergent. Rapidement, depuis les remparts, un détachement s’opère, constitué d’activistes autonomes, de gilets jaunes, ainsi que d’encarté·e·s issu·e·s de « Force Ouvrière », de « Solidaires » ou de la « CNT-SO ».
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« Bienvenue en démocratie, sauce Macron »
Le choc ne retombe pas, face à un rouleau-compresseur qui persiste. « Je suis sur le pavé depuis des décennies à Besançon, je n’ai pas souvenir qu’un défilé intersyndical ait été déjà attaqué de la sorte. Car oui, je le dis, tabasser ainsi des gosses qui prennent part à la mobilisation, c’est s’en prendre à nous toutes et tous. Il y a encore quelques années, c’était inenvisageable. Bienvenue en démocratie, sauce Macron » s’emporte un des rares « CGTistes » venu au plus près du « front » place Jouffroy d’Abbans. Alors que des renforts conséquents finissent par arriver du quai de Strasbourg, les lacrymogènes s’ajoutent aux tonfas. Plusieurs personnes s’effondrent, terrassées par les assauts. « On nous confirme que trois manifestant·e·s sont aux urgences, il y a un crâne ouvert et un ‘street medic’ qui aurait le bras cassé » précise « l’Union Syndicale Lycéenne » et recoupant nos propres constats.
D’autres ont été lourdement accablées par les gaz, très abondants. « Depuis le début du mouvement à Besançon, c’est peut-être la manif la plus violente à laquelle j’ai assisté. J’ai failli y mourir d’asphyxie, je pèse mes mots. Ma gorge est toujours irritée, j’en ai même saigné du nez » expose par exemple un interlocuteur parmi un flot de déclarations analogues. Témoignages qui ne se limitent pas au secteur de la Madeleine où les heurts étaient les plus vifs, les opérations s’étant prolongées au-delà. « Peu avant 17h00, en bas de l’avenue [Charles] Siffert, des grenades lacrymogènes ont été lancée sur un groupe… À proximité duquel se trouvaient des enfants, qui rentraient de l’école avec leurs parents. Des manifestants présents leur ont porté secours avec du sérum phy[siologique], notamment à un petit garçon vraiment pas très bien » rapporte encore un lecteur sur place et photographies à l’appui.
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Cinq interpellations et beaucoup d’oublis
Dans le même temps, cinq interpellations ont été relevées par nos soins : quatre sur Battant, une à Canot. « Mon fils a été embarqué à 16h15 quai Veil-Picard, on lui reproche d’avoir commis des violences. Je n’y crois pas un instant, c’est un écorché oui mais il n’est pas dans ce registre. J’ai vu comment il a été appréhendé, je suis inquiet de ses conditions de garde à vue » s’indigne une figure militante. La nuit tombée, des ultimes poches de résistance se recomposent près de la gare Viotte. L’occasion pour la brigade motorisée de prendre le relai des brigades à pied, traquant les récalcitrant·e·s place Leclerc. Guidon dans une main, « bâton souple » dans l’autre, ielles hurlent « rentrez chez vous », manquant, comme souvent, de rouler sur autrui. Une incursion brutale provoquant des crises de panique, à l’image d’une lycéenne transite d’angoisse qu’il faudra évacuer et mettre à l’abri.
Si bien des éléments restent encore à éclaircir et détailler, reste que les absences et litotes s’avèrent d’ores-et-déjà déplacées. Un art que ne manquera pas de manier le préfet du Doubs, Rémi Bastille, qui, dans son communiqué publié hier à 18h32, n’aura aucun mot pour évoquer ces réalités, préférant « saluer l’engagement et le grand professionnalisme de l’ensemble des forces de sécurité qui ont été mobilisées ». Un roman national que suivront l’essentiel des « journalistes » dépêché·e·s, multipliant les vidéos prises sur le fil afin de cumuler facilement les « likes ». Tout en s’affranchissant de la protection la plus élémentaire des intervenant·e·s, en refusant de caviarder leurs visages et signes distinctifs, ainsi que d’un minimum d’honnêteté dans la retranscription, un résumé plus équilibré que « manifestants et CRS se sont affrontés dans l’après-midi » étant sans doute possible.
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Toufik-de-Planoise
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Illustration d’en-tête : Charge policière, pont Battant – Crédit : Nadwo.









