Le dessin de presse : espace de liberté d’expression, ou d’inconséquence politique ?
S’il est une rhétorique sur laquelle il est extrêmement difficile de contre-argumenter ces dernières années, c’est bien celle de la « liberté d’expression ». Encore plus dans le dessin de presse, où la tuerie de Charlie Hebdo en 2015 continue, une décennie après, d’apporter une sorte de totem d’immunité à n’importe quel message, n’importe quelle idée, du moment qu’elle soit exprimée via un dessin publié dans un journal. Malheureusement, les tenant·e·s de cette liberté totale, qu’il faudrait respecter en toute occasion en évitant jusqu’à la moindre remarque à leur endroit sous peine d’être accusé·e de leur « mettre une cible dans le dos », se heurtent à leur exact opposé : la liberté de critique. Leur bête noire, inattaquable car issue de cette même liberté qu’iels brandissent fièrement – le plus souvent pour se permettre des saillies racistes, misogynes ou classistes et s’en sortir à moindres frais, la bonne aubaine. Si c’est drôle, c’est forcément qu’il n’y a rien d’autre à en dire, pas vrai ?
Le rire, sésame commode vers la paresse intellectuelle ?
Dans les médias conservateurs ainsi que dans leurs sections commentaires, malheur à celui ou celle qui critique sur pièces le message délivré : contre le capitalisme c’est de la « haine des riches », contre le racisme c’est de la moraline « woke », contre le sexisme c’est de la castration du « néo-féminisme », suivant le vocable à la mode ce mois-ci dans leur panoplie rhétorique. Et contre le rire alors ? Là aussi, le choix est vaste : manque d’humour, de compréhension, frustration ou envie de tout politiser peuvent s’ajouter aux remontrances citées ci-dessus. C’est une première erreur que celle de penser que tout rire est universel et devrait être partagé par chacun·e, et que manquer de réaction à une tentative d’humour relève nécessairement d’une lacune culturelle. C’en est une seconde que de penser qu’un rire déclenché gomme toute analyse d’un dessin, comme si en obtenir un était le but ultime de tout·e dessinateurice, sans autre dessein. Faire rire est agréable, mais il faut garder à l’esprit que ce n’est qu’un moyen.
Et le message dans tout ça ?
Plusieurs tendances peuvent s’affronter à la réception d’un dessin, déclinaisons de deux principales : « j’ai ri, alors le message est vrai ou me plait » et « je n’ai pas ri, donc le message est faux ou ne me plait pas », toutes deux relevant d’une confusion entre fin et moyen. Que l’on ait ri ou pas, le message existe, il est analysable avec des éléments objectifs par ailleurs. Le rire est subjectif, mais pas l’entièreté du contenu du dessin. Vous riez à une caricature raciste ? Le dessin ne cesse pas d’être raciste pour autant, vous êtes juste amusé·e par le propos, ce qui dit certaines choses sur vous. Vous ne riez pas à une caricature sur Nicolas Sarkozy en prison ? Ça ne veut pas dire que le dessin ne fait pas mouche en dénonçant le traitement de faveur des notables face à la justice (angle pris au hasard). On ne peut pas faire l’économie du message, c’est-a-dire la finalité du dessin, parce que le moyen ne nous a pas convaincu·e. Cela démythifie-t-il un peu le dessin de presse ? Oui, peut-être.
Ceci dit, il tient parmi les arts une place ni meilleure ni moins bonne dans l’action de transmettre une idée, comme le feraient un poème, une chanson ou une affiche. Tout juste sa position très visible dans la presse lui assure-t-il une diffusion plus large, son expression souvent cantonnée à une seule case, permettant une consommation immédiate. Il peut cependant, via le rire, mobiliser par ailleurs tout un tas d’émotions, de la peur à la colère, en passant par la compassion ou l’admiration. Médium prisé par les caricaturistes, qui représentent à l’envi l’une ou l’autre personnalité ou groupe social sous des traits immédiatement reconnaissables, il est donc régi par la règle suivante, exprimée sous forme d’une citation incorrectement attribuée à Terry Pratchett : « la satire vise à ridiculiser le pouvoir. Si vous riez de personnes en souffrance, ce n’est pas de la satire, c’est de la brutalisation (bullying, en version originale). »

« Alors on ne peut plus rien dire, Charlie est mort pour rien !? »
C’est là que les esprits s’emmêlent. Critiquer un dessin empêche-t-il un·e dessinateurice de continuer de travailler ou de publier ? Non. Analyser que tel propos permet de déceler chez son auteurice une idéologie particulière ou des penchants X ou Y, est-ce passer à côté de l’œuvre ? Non plus. Le jour des obsèques des victimes de l’incendie mortel de Crans-Montana, Charlie Hebdo publiait un dessin ignoble de Salch se moquant des personnes brûlées. Avait-il le droit de faire ce dessin ? Bien sûr. Était-il drôle ? Parce qu’il mobilisait une référence culturelle très connue et faisait un astucieux parallèle avec l’événement, le rire pouvait survenir, ne serait-ce que par inconfort. Il n’en reste pas moins que sans message politique ni social à transmettre dans ce dessin, le seul élément que l’on pouvait déduire de cette publication était « je peux le faire, donc je le fais ». Fidèle à la tradition « journal bête et méchant » de feu Hara-Kiri, rire des victimes était donc ici effectivement bête. Et méchant.
L’exercice est cependant un peu plus subtil lorsque le dessin a quelque chose à dire. En octobre 2014 (quelques mois avant les attentats), Riss dessinait dans Charlie Hebdo une une à la fois raciste et sexiste, au sujet des esclaves sexuelles de Boko Haram. Sans le cliché raciste de la femme musulmane faisant des enfants à la chaîne pour toucher les aides sociales, ni celui, sexiste cette fois, de repeindre des femmes victimes de viol en « poules pondeuses » volontaires, le dessin n’a plus rien à dire. Pour défendre Riss à l’époque, la litanie habituelle des arguments vides de sens : « ils tapent sur tout le monde » (c’est faux, mais quand bien même ?), « le dessin se moque d’une religion, ils ont le droit ! » (ce n’est pas la religion en tant que telle qui est visée ici, ce sont les femmes musulmane, importante différence), « c’est une vérité qui dérange » (« je suis d’accord » (par racisme) et « c’est une vérité » sont deux choses différentes). Un énième cas de bullying permis par la liberté d’expression.
Le pouvoir, cible obligatoire de la caricature ?
Si on ne peut plus se moquer que des puissant·e·s, n’est-ce pas une restriction drastique de la liberté d’expression ? Pas du tout, c’est une simple affaire de choix personnel, de savoir pourquoi vous vous exprimez. Si vous souhaitez vous moquer des victimes, des personnes qui souffrent, des personnes dominées, maltraitées, tuées, c’est votre droit le plus strict. Dans la plupart des cas, la loi le permet. Mais n’escomptez pas échapper à la critique, légitime, qui remarque que dans une affaire où il y a des victimes et des bourreaux, vous avez choisi le camp de ces derniers. Peut-être que l’image que vous avez de vous-même en souffrira suffisamment pour changer votre fusil d’épaule ? Peut-être continuerez-vous à rabaisser les faibles et à glorifier les forts, tout en continuant de vous targuer d’être l’artiste mordant·e que vous croyez être ? Peut-être même alternerez-vous entre les deux, parce qu’à quoi bon aider mamie à monter ses courses au quatrième si on ne peut pas lui faire un croche-patte de temps en temps ?
Chaque situation est inscrite dans dans le contexte politique qui la produit, et lorsqu’une partie a un ascendant sur l’autre, rire de manière identique de l’une et de l’autre ne revient pas à tirer un trait d’égalité entre les deux. Cela peut paraître inconfortable, notamment pour ces esprits vifs et rationnels qui prétendent que « rire de tout » est une marque d’objectivité, ainsi que la garantie d’échapper à toute critique. Il n’en est rien. Tout juste cet alibi paresseux vous permet-il d’avoir bonne conscience au moment de refuser la moindre introspection. Devoir prendre le temps de bien cerner les enjeux avant de possiblement s’octroyer le droit d’enfoncer un peu plus des personnes ou des groupes déjà fragilisés, quelle guigne ! L’autodérision des membres d’un groupe social lui permettant de se moquer de leur propre groupe n’est pas donnée à tout le monde, surtout lorsque la plupart des dessinateurices de presse en France sont des hommes cisgenres blancs. On ne s’invente pas une condition sociale en claquant des doigts.
L’exigence comme horizon
S’exposer à la critique est le lot de tout·e dessinateurice, de tout·e artiste et même de toute personne s’exprimant publiquement. Il n’existe aucune obligation légale ou morale de soutenir ou d’enfoncer qui que ce soit, mais il n’existe pas non plus de formule magique pour se soustraire à ce qu’une œuvre dit de ses créateurices. Là où nombre d’artistes critiqué·e·s se répandent en jérémiades sur « l’émotion » qui aurait remplacé « l’analyse », c’est en réalité l’effet inverse qui se joue de plus en plus : c’est parce que l’analyse a aujourd’hui plus d’espaces pour s’exprimer qu’elle devient de plus en plus difficile à ignorer, et qu’il est donc nécessaire de s’y intéresser – ne serait-ce que pour préserver son image, pour les plus opportunistes. La perfection n’est exigée de personne, mais la paresse de se reposer sur ses lauriers dans un monde changeant n’est pas tenable non plus : balayer les critiques en prétendant ne pas vouloir dire ce qu’on donne pourtant à voir est rarement gage de pertinence.
Illustration d’en-tête : dessin de Soulcié moquant le tournant conservateur de Plantu.
