Photo 2024 06 08 20 46 53

Entre 250 et 300 protestataires ont battu le pavé cette aprem, afin d’honorer la mémoire de Clément Méric. Figure de gauche, cet étudiant avait été battu à mort par des néonazis le 5 juin 2013 à Paris. Comme chaque année, une manifestation était donc proposée à cette occasion ; mais également afin de dénoncer l’extrême-droite locale, la montée générale des racismes, ou encore la répression des résistances sociales et politiques. Si la Préfecture s’est retrouvée en état de siège, un cortège jeune et dynamique à pu évoluer sans difficulté.

Près de trois cents personnes au rassemblement
La foule commence à se compacter dès 17h place du Huit-Septembre 1944, suivant un appel dépourvu de visages et de bannières. Mais pas sans voix, nombre d’obédiences constituant en réalité le noyau dur de ce ralliement : La Nuée, Intransigeance, Nous Tou·s·tes, Juives et Juifs Révolutionnaires, SUD/Solidaires-Étudiant·e·s, La France Insoumise, Espoir et Fraternité Tsiganes, ou encore SOS Racisme. Une coordination volontairement resserrée à la manœuvre, qui n’entrave pas l’appui et l’apport des traditionnels partis et syndicats formant le gros des troupes.

Alors que plusieurs centaines de personnes affluent sous une pluie fine, les discours s’enchainent. « Onze ans après le meurtre de Clément Méric, les fachos sont toujours là. Ils nous menacent, nous agressent. Présentables et propret·te·s ou hyper masculiniste, ielles se font une place de choix sur les écrans et dans les urnes. Ne leur laissons pas nos rues ! » proclame notamment l’un d’eux. S’en suit un défilé arpentant les rues de la Boucle, sous les cris de « Besac, Besac, antifa ! » et derrière de larges banderoles « fachos, hors de nos vi(ll)es » ainsi que « Clément Méric, ni oubli ni pardon. »

Malgré les désaccords électoraux qu’ils soient liés à la défense d’une liste précise ou au contraire à une farouche conscience abstentionniste, les participant·e·s semblent tou·s·tes traversé·e·s par les européennes. « Qu’on croie ou non au vote, savoir que les mouvances anti-démocratiques culminent à 40 % dit quelque chose de notre société. On peut en vouloir à celleux qui plébiscitent cette option, mais aussi convenir du désastre qui se trouve à gauche ! Entre l’abandon de tout progressisme et la désunion qui vire au pugilat, on est servis » se lamente un communiste désabusé.

Alors que le cortège escomptait passer par la Préfecture pour rejoindre Chamars, d’importants effectifs policiers ont été dépêchés pour interdire cette voie. Un état de siège, jugé grotesque par nombre de participant·e·s.

« Le meilleur allié des fafs, c’est le parquet de Besançon ! »
En premier lieu, l’initiative visait à marquer un drame devenu emblématique, mais la date s’est bien sûr transformée en leitmotiv d’un « sursaut général contre la peste brune ». Aux commémorations parfois poignantes, l’aspect revendicatif n’en est ainsi pas moins central. « La meilleure façon d’honorer notre camarade, c’est de poursuivre les batailles qui l’animaient. On part sur un cortège même modeste, afin que le sujet s’impose où on passe. Au-delà du recueillement on demeure sur un axe combattif, a fortiori quand le contexte le commande » explique un référent du staff.

Un soulèvement du cœur, dont les racines sont aussi pragmatiques. Si beaucoup déplorent une avancée des idées réactionnaires sur le plan national et mondial, la vague n’épargnerait plus la cité natale de Proudhon. « Soyons lucides, on est un bastion. Mais justement il faut encore moins se relâcher, afin de préserver ce cadre de vie et ne pas basculer comme Lyon. Un bar de Rivotte accueillait ouvertement des bras-tendus, ne l’oublions pas. Il a depuis fermé, mais c’est grâce à la pugnacité des habitant·e·s qui ont lancé une campagne de boycott » considère Thibaut, sans carte.

Autre point de colère, l’attitude des autorités concernant les exactions nationalistes. Alors que les affaires pénales se comptent par dizaines ces dernières années, la quasi-totalité pourrissent ou terminent sur des classements. « Juste pour 2023, il y a de quoi remplir une étagère. Un pompier pris à partie le 17 mars, un fonctionnaire alpagué le 18 mai, deux personnes LGBT+ tabassées le 5 août, etc, etc. Aucune de ces atteintes n’a été poursuivie, malgré le fait que les cas soient documentés et les auteurs identifiés. Le meilleur allié des fafs, c’est le parquet de Besançon ! » s’emporte une victime.

Le long du parcours, plusieurs affiches sont placardées par le collectif « Colleur·euse·s féministes. » Comme celles-ci sur la fontaine de l’hôtel de ville, proclamant « Clément Méric – ni oubli ni pardon. »

Une radicalisation des corps intermédiaires
Un malaise et un ras-le-bol massivement exprimés par la population, comme déjà le 17 septembre 2022. « Ces groupuscules, ce sont dix ou quinze bouffon·ne·s, qui ne perdurent que par la complaisance des flics et des magistrat·e·s. Ielles font les chaud·e·s lors de descentes nocturnes groupées, mais le reste du temps ça rase les murs. Sauf que si la conjoncture change, qu’adviendra t-il ? Ne soyons pas bloqué·e·s sur leur caractère minable apparent, car ielles se préparent en milices qui n’attendent que le bon timing pour sortir du bois » considère un père de famille passé par le SCALP.

Un climat nauséabond, par ailleurs rendu propice par une radicalisation des corps intermédiaires. « Reprenons la polémique sur la statue de Victor Hugo, ayant saccagé l’image de notre métropole. Sincèrement, qui se souvient des tenants et aboutissants ? À l’origine c’est une attaque détestable lancée par l’Est Répugnant, via un article qui fabrique la controverse qui suivra. La dégradation a été perpétrée par deux nazillons qui n’en étaient pas à leur coup d’essai, mais ceux-ci ont été intellectuellement nourris et armés avant leur passage à l’acte » témoigne une consœur freelance.

Particulièrement conspués, les médias mainstream n’étaient pas conviés ni les bienvenus. « Les thématiques et personnalités d’extrême-droite n’existent qu’à travers quelques titres, y compris dans la région. Le culte du fait-divers, le relais de références douteuses, les unes sexistes et xénophobes, c’est le fond de commerce du Crédit Mutuel et de la SMCI – entre autres [1]. Il suffit d’aller sur leurs réseaux sociaux, si vous les critiquez votre commentaire est supprimé dans la minute ; en revanche, les incitations à la haine et à la violence pullulent sans limites » justifie une activiste féministe.

Aperçu de la tête de cortège, derrière une banderole « fachos hors de vos vil(ll)es. »

Autonomie et ouverture en valeurs cardinales
L’événement est en outre une façon de matérialiser l’importance des luttes antifascistes, très ancrées dans la capitale comtoise. Un mouvement qui puise dans les traditions politiques de la ville, dont les militant·e·s actuel·le·s entendent mener le front en prolongeant ces bases autonomes et ouvertes. « La force de frappe du milieu, elle réside dans ces deux principes historiques. C’est une guerre de l’ombre remplie au quotidien par des cercles affinitaires parfois rodés, mais qui savent toujours se retrouver avec les organisations, élu·e·s et riverain·ne·s » explique une observatrice.

« Cet équilibre, il fonctionne. C’est ce qui fait qu’ici vous pouvez vous promener dans la rue sans tomber sur des visuels racistes, qu’un travail d’information incroyable est réalisé sur la faune du coin, ou que toutes les manifs comprennent d’emblée cette dimension. C’est suffisamment rare et précieux, en dégageant les problèmes de leadership, d’ego, de tapage, de virilisme et de récupération, il ne reste qu’un travail efficace » développe encore un cadre mélenchoniste. Ainsi, alors que le cortège n’était ni déclaré ni signé, deter’ et officiel·le·s ont naturellement convergé.

Une synergie doublée d’une volonté de renouvèlement et de diversité, saluée par les plus ancien·ne·s : « À Besançon, cette cause est d’abord portée par des personnes concernées et de terrain, résultat on voit une frange jeune et résolue. Il serait temps de nous remettre en question, dans nos vieux appareils rongés par les dogmes et conservatismes. Les seules prises de parole du jour l’exposent cruellement, réunir autant d’intervenant·e·s de différentes sensibilités, origines et conditions devrait être la règle et non l’exception » analyse un retraité de la SNUIPP/FSU.

Alors que le cortège est arrêté à Granvelle suite au blocus policier, un gilet jaune traverse le no man’s land rue de la Préfecture tout en arborant un drapeau palestinien.

 

Photo d’illustration : Aperçu du cortège, rue de l’Orme de Chamars.

[1] Le Crédit Mutuel désigne l’Est Républicain et la SMCI MaCommune.info, ces deux médias étant in fine respectivement la propriété d’une multinationale bancaire et d’une firme immobilière.