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Alors que le Rassemblement National a fait de la laïcité un marqueur notable, c’est le conseiller régional Thomas Lutz qui a été investi dans la première circonscription du Doubs afin de porter ses couleurs aux prochaines législatives. Mais pour celui qui s’est récemment fait connaître à travers l’usage d’un mot tiré du vocable nazi, ses fréquentations et entourages ne peuvent que continuer à surprendre. Responsable au sein d’une congrégation catholique traditionaliste, il alterne entre observation de rites conservateurs et soutien à une école d’obédience religieuse et créationniste. Les doutes ne s’arrêtent pas là, puisque sa colistière de 2022 épinglée par le Ch’ni vient d’être reconduite en 2024… sous un autre nom ! Alors qu’il pourrait devenir parlementaire ce 7 juillet, à quel point foi et affaires publiques se mélangent-elles ?

 

« Pour la gloire de Dieu »

Ancien militaire et désormais élu du « Rassemblement National » depuis 2021, Thomas Lutz est aujourd’hui chef d’entreprise et prétendant à la députation sur la première circonscription du Doubs. C’est également un élément assidu de la « Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre » de Besançon, une congrégation catholique traditionaliste intégrée dans le diocèse mais qui maintient une singularité par son histoire, ses rites et son fonctionnement (voir encadré, ci-dessous). Depuis des années, il y exerce même des responsabilités essentielles : d’abord référent pour la branche scoutisme, il est actuellement l’un des deux meneurs de la chorale grégorienne et polyphonique. « C’est un service important à rendre, pour la gloire de Dieu et le rayonnement missionnaire de nos liturgies » proclament notamment les documents internes que nous nous sommes procurés.

Un engagement confessionnel et politique conservateur, que Thomas Lutz partage avec le dirigeant départemental Jacques Ricciardetti ; comme l’exposait « Factuel.info » le 5 mars 2020, cet adepte des « marches pour la vie » a su marier messes et tractages. Un mélange des genres orienté à l’extrême-droite, qui a suscité d’autres controverses. Ainsi le 12 juillet 2021 la succursale de Dijon – où siègent les deux hommes – était sous le feu des projecteurs, la présence d’ouailles nationalistes, royalistes et néonazis y étant documentée. Est-ce auprès de ces ultimes « frères » que le cinquantenaire s’est familiarisé avec le champs lexical du IIIe Reich, lui qui n’a pas hésité à utiliser le concept de « Untermensch » le 12 avril 2024 en hémicycle ? Lors des débats du premier tour le 19 juin, il n’a émis aucun remord et s’est simplement justifié d’un propos hors-micro.

 

Logo de l’école « Saint-Anselme » incluant le symbole du « Sacré-Cœur de Jésus », très prisé des milieux catholiques traditionalistes – capture d’écran web.

Saint-Anselme, une école pieuse et créationniste

L’éventualité d’une adhésion à des thèses, pratiques et cercles fondamentalistes pose question, surtout en s’inscrivant dans un mouvement qui a fait de la laïcité (« anti-islamiste ») un fond de commerce électoral. Même si l’intéressé n’apparaît pas à une contradiction près, s’étant mis en scène le 4 juin dernier déclinant une profession de foi en faveur de Jordan Bardella devant une église cloches sonnantes. Mais jusqu’où ces ancrages pourraient-ils s’amalgamer, ici avec un mandat ou une gouvernance ? Thématique jugée majeure par les français-e-s, le RN à aussi fait de l’enseignement public un leitmotiv. Or dans ses positions, il reste difficile de savoir ce que Thomas Lutz en pense vraiment ; interrogé sur le plateau de France 3 Franche-Comté, il considèrera que l’école n’est pas une priorité et se contentera de psalmodier les mots sécurité, ordre, respect…

En tout cas de part ses fonctions à la FSSP, il est amené à s’impliquer directement auprès de l’établissement hors-contrat « Saint-Anselme » ; un modèle, peut-être ? Obligation de suivre prières et formations spirituelles, imposition d’un uniforme strict, nécessité « [d’]obéi[r] joyeusement et promptement aux enseignant[-e-]s », prohibition de détenir tout livre non-pédagogique qui n’aurait pas été validé, forment un aperçu du règlement, auquel s’ajoutent des frais annuels pouvant aller jusqu’à 2400 euros. Le contenu éducatif est quant à lui « éclairé par la Foi et l’Évangile », avec des matières comme le français où « les auteurs sont étudiés pour leur talent littéraire mais aussi pour la connaissance de l’homme et de sa destinée » alors que les sciences visent à « éveiller chez l’enfant l’émerveillement devant la Création et le conduit à l’action de grâce ». Tout un programme.

Le 14 juillet 2023, toute la petite famille posait en bonne compagnie… de droite à gauche : David, le père ; Émeric Salmon, député de Haute-Saône ; Géraldine Grangier, députée du Doubs ; Monique, la grand-mère ; Romain, récemment condamné pour sa participation aux émeutes racistes de Romans-sur-Isère ; Antoine Villedieu, député de Haute-Saône – capture d’écran Facebook.

Une camaraderie tenue secrète

À ces adhésions et ambigüités, le postulant au rôle de parlementaire n’échappe pas à l’examen de ses connivences. Au « Rassemblement National » de Franche-Comté, les jeunes activistes se sont évaporés au fil des polémiques. Dans les archives photographiques, Thomas Lutz figure auprès d’individus maintenant réputés pour leur lourd passif : Théo G. (condamné pour la dégradation raciste de la statue de Victor Hugo), Jean-Baptiste B. (condamné pour des violences sexistes et sexuelles), ou Quentin L.D. (condamné pour le vandalisme de trois mosquées). Si à l’époque des clichés les exactions n’étaient pas commises ou découvertes, les velléités d’atteintes racistes, sexistes ou islamophobes dans un temps et des rangs si resserrés ne peut qu’interpeler sur la nature exacte de l’organisation qui a enfanté et nourri des soldats au nationalisme aussi exalté.

Mais depuis le ménage aurait été fait, les brebis galeuses identifiées et limogées. Le 17 avril 2024 nous dressions pourtant le portrait d’une famille très impliquée au RN, dont Monique J. qui fut la colistière de Thomas Lutz au scrutin législatif de 2022. Sondé par l’Est Républicain à la suite de nos révélations, le titulaire assurait « ne pas avoir eu connaissance de la condamnation récente » du petit-fils de sa seconde pour sa participation aux émeutes racistes de Romans-sur-Isère le 25 novembre 2023. Un bagage difficile à assumer, justifiant un possible maquillage. Car pour cette échéance de 2024, Monique J. est devenue Monique C. ! Un petit tour de passe-passe, rendu possible par l’utilisation de son « nom de jeune fille ». Une manipulation flagrante, que le candidat n’expliquera pas plus que le reste malgré nos demandes par courriers électroniques et texto.

La FSSP, qu’est-ce que c’est ?

Le mouvement trouve ses origine dans une réaction au concile Vatican II, qui acte une réforme « moderniste » : emploi du dialecte vernaculaire (principalement français), suppression de passages litigieux (comme « Oremus et pro perfidis Judaeis »), dialogue avec les autres cultes (protestantisme, orthodoxie, islam, judaïsme…). Mais une partie des prélats et des fidèles refuse cette évolution et sanctifie Pie X (pape de 1903 à 1914), opposé à toute idée de progressisme avec son « Pascendi Dominici gregis ». L’archevêque français Marcel Lefebvre entre en dissidence, créant la « Fraternité Sacerdotale Saint Pie X » (FSSPX) en 1970.

Une branche américaine se sépare en 1983 avec la société de Saint-Pie V qui considère Pie XIII comme le dernier représentant légitime, ses successeurs étant des usurpateurs. En Europe aussi le conflit ne cesse de croître jusqu’en 1988, les dignitaires étant excommuniés après l’ordination de quatre évêques malgré l’interdiction de Jean-Paul II. Une situation de schisme rejetée par une partie de l’assemblée, donnant ainsi naissance à la « Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre » (FSSP). Si les lignes liturgiques et spirituelles sont exactement similaires à la « Fraternité Sacerdotale Saint Pie X », cette nouvelle entité se voulait donc en pleine eucharistie avec le Saint-Siège.

Cohabitant avec des normes romaines communes, le rite dit tridentin sera finalement toléré ; les distinctions restent bien visibles comme lors des cérémonies, avec la génuflexion, des ecclésiastiques placés dos aux paroissien-ne-s, une expression en latin ou encore la communion à même le sol. Mais alors que les sanctions touchant la FSSPX ont été levées à partir de 2009 afin de renouer le dialogue, de lourds dérapages sont apparus. Bien des cadres et adeptes ne cachent d’ailleurs pas leur obédience réactionnaire, y compris au-delà des lieux de culte. Illustrations fracassantes, le soutien à Paul Touvier ou les déclarations négationnistes de Richard Williamson.

À Besançon, la « Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre » s’est implantée dès sa création nationale. Elle compte d’autres antennes dans la région, à Dole et à Belfort. Elle est forte d’une communauté d’environ trois-cent fidèles dans la Métropole d’après nos estimations, de trois prêtres dans la ville et de deux bâtiments annexes, la chapelle Saint-Jean-Bosco et la maison Sainte-Odile. L’organisation a aussi la charge de l’enseignement confessionnel à l’école Saint-Anselme, et tisse un partenariat avec le groupe de scoutisme Notre-Dame. Implantée au sein du Diocèse où son poids est grandissant, elle officie principalement à l’église Sainte-Madeleine de Battant.

 

Illustration d’en-tête : Intervention de Thomas Lutz au conseil régional de Bourgogne/Franche-Comté, le 30 juin 2023 – capture retransmission conseil régional de Bourgogne/Franche-Comté.