Chute de François Bayrou, blocage du pays, menace de dissolution : « Quel que soit le gouvernement, la rue doit maintenir la pression »

Ce lundi 25 août, le premier ministre François Bayrou a annoncé la tenue d’un « vote de confiance » à l’Assemblée nationale. Le scrutin porte sur son projet de budget 2026 très controversé, incluant notamment suppression de jours fériés, gels d’importantes prestations, ou encore déremboursements médicamenteux. Une annonce en coup de poker, qui pourrait surtout précipiter la fin de son régime. Alors que les député·e·s doivent se prononcer d’ici dix jours, plus de la moitié a d’ores-et-déjà acté un refus de principe. Après avoir raillé l’émergence du mouvement social prévu à partir du 10 septembre, le président Emmanuel Macron pourrait donc in fine devoir recourir à la seconde dissolution survenue dans ses quinquennats. Une façon de reprendre la main, mais aussi d’éviter un nouvel épisode « gilets jaunes » ? entre positions militantes et assemblées de Besançon, quelques réactions glanées dans la région.

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Au local, encore peu de concret dans les structures traditionnelles
En Franche-Comté, les références syndicales et politiques ne se précipitent pas vraiment dans la synergie du 10 septembre. Seul·e·s les étudiant·e·s et quelques sections ont exhorté à la grève et à la mobilisation, à l’instar de « l’Union Syndicale Lycéenne », de « SUD santé » et de la « CGT social/médico-social ». Pour les autres, dont les politiques en tête, l’inertie de la période estivale, des difficultés à saisir la nature de cette fronde et le risque de se voir reprocher une « récupération » ont a laissé place, dernièrement, à la préparation d’un éventuel retour aux campagnes électorales pour des législatives anticipées. Si bien qu’au-delà de communiqués tardifs et réorientés sur cette perspective, rares sont les actes palpables. Si le « Parti Communiste Français » (PCF) a tenté une ligne offensive, d’autres ouvrent désormais clairement la convergence entre le parlement, le pavé et les urnes, comme « La France Insoumise » (LFI) ou la maire « Les Écologistes » (LÉ) Anne Vignot.

Mais, à part un soutien moral de principe et un bulletin de vote intéressé, ces formations sont-elles en capacité d’apporter quoi que ce soit sur le plan des luttes ? Alors que les instances nationales « CGT » et « Solidaires » viennent d’entrer dans la danse, les participant·e·s des premières réunions semblaient vouloir éviter les cortèges : « Les défilés plan-plan, il y en a assez. Marcher en ordre d’un point A à B, en aseptisant le tout à grands renforts de slogans hors-sols sonorisés, pour finir par siffler la fin de la récré sur une AG à la fac bien régentée… C’est leur projet, on connaît. Mais si ça part comme ça, c’est la mort de cette aventure ! » s’emportait un interlocuteur, adoubé par ses camarades. Si bien qu’à ce stade, outre un abonnement « Telegram », l’apparition soudaine de deux membres de la « FSU » ou du « NPA-R » sur les ronds-points reste cloisonnée à du témoignage. Quant au reste des centrales, elles brillent par leur absence, pendant que « MoDem », « LR » et « RN » prennent leurs distances.

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« Il faut que le 10 septembre, ça pète »
Néanmoins, le divorce est loin d’être consommé avec la représentativité en tant que telle. Si le débat demeure vif, beaucoup espèrent que cette date consacrera une large union des protestataires. « Bayrou a été assez malin, en provoquant son suicide juste avant la date fatidique. Il se savait déjà terminé, donc Macron a entériné son sacrifice afin d’éviter une nouvelle crise sociale majeure. Entre perdre provisoirement son gouvernement et faire face à un blocage populaire dans la durée, le choix a été vite fait. Une façon d’endiguer la colère, pour ensuite se concentrer sur les institutions. Au pire, il tentera ensuite de composer avec le Rassemblement National, qui de toutes façons applique sa politique. Ça lui permettra de promulguer ses horreurs, sous couvert du peuple. Ainsi, on n’est pas opposé·e·s aux stratégies de la gauche constitutionnaliste, mais elle doit comprendre qu’un rapport de force se construit d’abord sur le terrain » rapporte une adhérente « atypique » de la « CGT ».

Une analyse globalement partagée auprès de la petite avant-garde qui s’est constituée, avec les mêmes réserves quant au besoin de renverser la table. « Il faut que le 10 septembre, ça pète. S’il ne se passe rien ou une manif merguez juste parce que le préposé de Pau s’en est allé, derrière, n’importe quel·le remplaçant·e pourra reprendre tranquillement le flambeau. Le casting serait différent, mais le programme et ses conséquences identiques. Ce qu’on cherche ce n’est pas juste un changement de tête, mais de vraies améliorations. Que cette levée se fasse y compris avec des personnalités alternatives ayant des motivations un peu floues, ça ne me pose pas de problème. Tant que celles-ci, si elles ou leur camps aspirent ou arrivent aux responsabilités, comprennent bien le deal. Quel que soit le gouvernement, la rue doit maintenir la pression. C’est l’unique garantie que le sort des plus modestes soit pris en compte, à droite comme à gauche d’ailleurs ! » prévient une chasuble historique.

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Fiche de paie, pouvoir d’achat, accès aux soins…
La galère du quotidien, c’est le détonateur de cette explosion. Ainsi que nous l’avions déjà esquissé vendredi dernier, le constat s’avère unanime, des forums numériques aux friches des réunions. Nos échanges avec une cinquantaine de mobilisé·e·s dessinent ainsi les profils et aspirations d’un noyau dur, laissé·e·s pour compte de cette « mondialisation heureuse » promise par Emmanuel Macron. « Depuis 2018, une frange importante de la population crie son désespoir. Elle sait être piétinée par ce corps central, derrière lequel se dresse une oligarchie perpétuée par la division des voix et le jeu des alliances. Mais une prise de conscience collective s’est opérée avec les mesures délétères annoncées cet été, s’ajoutant à une situation désastreuse qui courait à bas-bruit. Les salaires et l’inflation, c’est d’abord de cela qu’il s’agit. La dette ne vient pas des précaires qui crèvent, mais des copains milliardaires du président des riches, qui se gavent ! » assène une « petite main » de l’Éducation nationale.

Au cœur de la population, l’attente n’est visiblement pas autant millénariste. Si les sondages donnent à ce jour encore un très fort plébiscite, combien d’entre elleux poursuivront dans la bataille ? « Joindre les deux bouts, c’est parfois compliqué. Mais les attaques qui ont été esquissées, c’est un nouveau palier dans le scandaleux. La suppression de jours fériés, le doublement des franchises médicales, l’allongement des délais de carences, le durcissement de la reconnaissance d’une affection de longue durée, le gel du barème de l’impôt sur le revenu, l’absence de revalorisation sur les retraites et minimas sociaux… Je ne sais plus si on est en France, ou sous l’Argentine de Milei. La dernière fois que j’étais en grève remonte aux réformes des retraites de 2023, mais j’y serai sans hésiter le 10 septembre. Impossible de dire aujourd’hui si cela fera tache d’huile, mais ça commence à en parler un peu au boulot. Autour de moi, il y a un gros ras-le-bol » développe une jeune salariée associative dans l’aide à la personne.

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Quid des quartiers et de la ruralité ?
Le potentiel est donc indéniable, mais sa traduction fragile. Ce que n’ignorent pas les cercles initiateurs, soucieux de réitérer l’explosion d’un certain 18 novembre. « Les sphères d’extrême droite ont la sensation que le mouvement est de gauche, alors que nous réfutons toute étiquette. Adopter une ligne nettement sociale, considérer que le racisme n’a pas sa place dans nos rangs, se soucier des causes environnementales, ce sont certes des marqueurs… Mais le but est bien de parvenir à une sorte d’insurrection générale, alors quiconque se retrouve sur ces mots d’ordre est bienvenu. Mais à un moment, oui, on ne pourra pas satisfaire toutes les aspirations et il faut l’assumer. Le phénomène c’est Nicolas qui paie est un bon exemple, le truc a rallié un temps tout un tas de citoyen·ne·s qui trouvent légitimement la répartition de l’impôt inéquitable. Jusqu’à ce qu’on comprenne que ce n’est pas la justice fiscale qui était prônée, mais le libertarianisme » expose un marxiste d’origine occitane.

« La prouesse, c’est de parvenir à réunir un spectre immense sur des intérêts communs. Les guerres intestines occupent un temps et une énergie considérables, mais il y a plein de secteurs et de territoires auxquels on ne pense jamais. Le monde agricole, la branche des transports, des professions libérales comme les taxis, mais aussi les quartiers, la ruralité, l’Outre-mer. À nous de tirer des leçons sur ces passerelles qui ne se tissent pas, pour des raisons multiples mais aussi car on n’aura pas convaincu. Avec le suffrage du 8 septembre en plus, il est possible que tout ça retombe sans implantation profonde et durable » relève également un père de famille apartisan. Une crainte croissante de flop, associée à la critique naissante des chaînes info vues en prescriptrices néfastes de l’opinion. « Le 10 septembre a été relié à l’extrême droite, puis l’extrême gauche. Comme durant les gilets jaunes. Le taf de sape commence, mais vu la panique, on tient le bon bout ! » s’amuse un anarcho-syndicaliste.

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Côté mainstreams, un ton déjà distant et préfectoral
Sans surprise, les médias concentrent donc un rejet marqué. À l’image du groupe « EBRA » incluant « le Progrès » et « l’Est Républicain », dont les récentes tentatives de contact auprès des insurgé·e·s se sont heurtées à une vague d’hostilité. Peu enclins au terrain et au traitement de fond, ces titres s’attachent en effet souvent à recaser leurs sempiternel·le·s réseaux et ficelles. Aux revendications, sociologies, modalités, ces derniers jours, leurs travaux privilégieront ainsi le vide par procuration, s’étant jusqu’ici uniquement employé·e·s à tartiner sur la très artificielle et dispensable mêlée entre une notable et la petite-bourgeoisie poujadiste avec les commentaires qui en découlent. « À Besançon, personne n’a oublié les pratiques détestables et collaborations policières du Répugnant. Au-delà de la ligne éditoriale, ces gens nous mettent sciemment en danger » se remémore une protagoniste, reprochant aux propriétés de la multinationale bancaire leurs narratifs et partis-pris.

Mais là encore, les choses ne sont pas manichéennes et définitives. Le 23 août dernier à Chalezeule, une équipe de l’émission « C dans l’air » sur « France 5 » s’est ainsi invitée sans encombres particulières. « Une bonne part des ami·e·s avait signifié son malaise face aux caméras, le choix des plus réticent·e·s à ne pas apparaître a donc évidemment été respecté. Mais au final, presque tout le monde a fini par leur laisser une chance. En voyant le résultat, aucun n’a eu de regret. Il n’a pas été question de complaisance à notre égard, mais simplement d’être réglo. Rester présent·e·s sur l’ensemble d’un évènement, parler à un maximum de contacts, croiser les différents points de vue, couvrir la totalité des tenants et aboutissants, chercher le qualitatif au consommable… Nous, c’est ça qu’on demande ! Si la PQR ne veut pas l’entendre, tant pis pour elle, il y a bien d’autres canaux pour s’exprimer » plaide Frédéric Vuillaume, figure contestataire et encartée de longue date à « Force Ouvrière ».


Illustration d’en-tête : Aperçu d’une manifestation, le 13 avril 2023 à Besançon contre la réforme des retraites.