Les germanismes de la langue franc-comtoise
C’est l’une des particularités de la langue franc-comtoise, l’emploi de plusieurs dizaines de germanismes dans son vocabulaire. Quelques-uns ont déjà été cités dans la comtoiserie n°5 dédiée au dialecte de Montbéliard, mais certains se sont définitivement imposés dans le vocabulaire du franc-comtois moderne.
.
Ainsi, déjà en 1876, Charles Contejean parle des germanismes en disant que : « ces mots sont d’ailleurs plus nombreux quand on se rapproche des pays allemands ; mais ils existent aussi bien dans les patois de la Montagne du Doubs, de Besançon et de la Bourgogne, que dans ceux de la Lorraine et de Montbéliard ».
Vingt ans plus tard, Auguste Vautherin mentionne l’usage des germanismes dans le Territoire de Belfort : « Indépendamment des nombreux mots d’origine germanique apportés à partir du Ve siècle, à la suite des invasions des Barbares, et qui se trouvent dans les parlers de la France en quantité plus ou moins grande, notre patois renferme quatre ou cinq douzaines ou même plus, selon les lieux, de mots d’origine allemande, et plus ou moins modernes. On est étonné du petit nombre de ces mots quand on songe à la longue domination des Ducs de la Maison d’Autriche, et du zèle que leur administration avait mis, à changer les noms des villages, et à rédiger leurs rapports en allemand. Beaucoup de ces mots sont locaux et peu employés. Quelques-uns ont une aire assez étendue dans la Trouée de Belfort et même en Suisse française. Par exemple : le mot boûebe (garçon), est étendu très loin et se rencontre dans le canton de Fribourg ; à Châtenois, il n’a pas complètement détrôné le mot gachon, ce qui peut faire penser qu’il n’est pas très ancien. »
L’analyse de l’auteur du Glossaire du patois de Châtenois est intéressante, tant sur la diffusion des germanismes dans l’espace et le temps que par l’estimation d’environ soixante germanismes alors présents dans le franc-comtois parlé à Châtenois-les-Forges à la fin du XIXe siècle. 130 ans plus tard, la situation a un peu changé et le mot boûebe en est l’exemple-même, parmi dix germanismes emblématiques de la langue franc-comtoise moderne :
Lou boûebe, c’est un garçon mais aussi un fils ; de l’allemand « Bube ». Étymologie est l’anglais « boy ». Notre mot franc-comtois est orthographié bôbe ou bouebe à Montbéliard, où existe aussi le diminutif bôbot ; ce même diminutif est orthographié boûebot à Châtenois-les-Forgs par Auguste Vautherin. Ce dernier mentionne aussi des dérivés de boûebe : boûebate (fille), boûeberê (jeune garçon déjà grand), boûeberâsse et boueberelle (fille qui court après les garçons). L’arpitan du Sud Franche-Comté dit bouébou pour un garçon et bouéba pour une fille, bien que dans cette langue, ces deux mot sont surtout utilisés pour désigner le berger et la bergère.
Lai breutche, c’est un petit pont, souvent d’une seule arche ; de l’allemand « Brücke ». De même étymologie est le mot anglais « bridge ». Mot orthographié brëtche par Auguste Vautherin. Bien que peu utilisé, le mot breutche figure dans cette liste puisqu’il est déjà mentionné dans « Le Chant du Rosemont » en 1525 : « Dechu la breutche des Ainans neu-z-en repris la pridge. »
Lou crôma, c’est un cadeau ; de l’allemand « Krämer », qui désigne l’épicier, le boutiquier. D’un objet acheté dans une épicerie ou une boutique, le mot a fini par définir un objet que l’on offre en cadeau.
Lou fèfre, c’est le poivre ; de l’allemand « Pfeffer ». Ce mot ne semble pas encore répertorié en Franche-Comté à la fin du XIXe siècle, mais il est bien en usage aujourd’hui.
Lai felmousse, c’est la compote de pomme ; de l’allemand « Apfelmus ». Le mot est orthographié felmouesse par Charles Contejean en 1876 et felmoûesse par Auguste Vautherin en 1896.
Lou fierôbye, c’est la cessation du travail de la journée ; de l’allemand « Feierabend ». Si le mot est déjà orthographié de façon similaire en 1896 par Auguste Vautherin, il est orthographié fierôbe par Charles Contejean vingt ans plus tôt.
L’hèrbâ, c’est l’automne ; de l’allemand « Herbst ». De même origine, l’anglais « harvest » désigne la moisson. Orthographié erba en 1876 par Charles Contejean et erbâ en 1896 par Auguste Vautherin, le mot est à l’origine du sobriquet d’Erbatons (jeunes bêtes né à l’automne, notamment les porcs) désignant les gens d’Étupes, dans le Pays de Montbéliard. Aujourd’hui, le mot hèrbâ a presque complétement remplacé l’appellation drie-temps (dernier temps).
Lai lâde, c’est le volet ; de l’allemand « Fensterladen ». Le mot se retrouve dans ce dicton : Cés que s’embraissant és f’nétres se baittant drie les lâdes / Ceux qui s’embrassent aux fenêtres se battent derrières les volets.
Lou peuglise (ou beuglise), c’est le fer à repasser ; de l’allemand « Bügeleisen ». Le mot est déjà en usage en Franche-Comté en 1910, dans les Franches-Montagnes. Par extension, en Suisse comtophone notamment, la peuglise désigne aussi parfois la locomotive.
Lai voichouje, c’est la buanderie ; de l’allemand « waschen » (laver) et « Haus » (maison). À Montbéliard, le mot est orthographié vaichouse par Charles Contejean en 1876.
Ainsi, ces germanismes sont les témoins précieux des échanges entre la comtophonie et différentes populations rhénanes et souabes, ou d’autres venues de plus loin comme la Saxe et l’Autriche. Ces dix mots ne sont qu’un échantillon de l’enrichissement du vocabulaire de la langue franc-comtoise par la langue allemande et ses dialectes, et ce depuis plusieurs siècles… Les bouebes de Montbéliard/Montbillaie ne diront pas le contraire !
.
Billy Fumey
.
Illustration d’en-tête : Les Bouebes et Diaichottes de Montbéliard, carte postale.
