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Nadwo 21 août 2026 Grand format, Reportage, Vie quotidienne

« No Logo », un combat pour la culture populaire

Voilà plus d’une semaine que s’est achevé la treizième édition du célèbre festival franc-comtois de musiques reggae et dub, un temps suffisant pour reprendre ses esprits et essayer d’avoir un premier regard sur cet évènement qui aurait pu ne pas avoir lieu cette année 2026. Avec une jauge réduite et une programmation cachée jusqu’à la dernière minute, cette édition spéciale est tout de même qualifiée de réussite par Florent Sanseigne, fondateur du festival, mais au-delà des chiffres, qu’est ce que révèle le parcours chaotique de l’organisation de cet évènement, du rétropédalage de la mairie d’Ornans jusqu’au site des « douze ponts » de Pont-sur-l’Ognon ?

 

Un premier bilan

Le dimanche 9 août, à quelques heures de la clôture du festival, se tient sur l’espace média une conférence de presse, pilotée par Florent Sanseigne, directeur du festival, Célia Chaussalet, responsable administrative et Rose Laville, responsable de la communication. Rapidement, le bilan chiffré de l’évènement est fait, plus de 6 500 participant·e·s pour cette édition, 4 900 campeurs et campeuses. « Les festivaliers et les acteurs nous ont sauvé le week-end du premier mai, 5 000 personnes ont fait confiance et ont acheté un pass […] sans même connaître la programmation » explique l’organisateur, avant de rajouter « Pour l’année prochaine, on prévoit de tripler ces chiffres avec 17 000 festivaliers et festivalières, 13 000 places au camping et un agrandissement conséquent du site ».

Au-delà de la participation, les membres de l’équipe sont aussi transparent·e·s sur l’aspect financier. « On est là parce qu’on a fait douze éditions complètes, on en fait une treizième, là, à petite jauge, mais en fait tout va se jouer l’année prochaine, soit on arrive à retrouver un équilibre financier, soit c’est la fin ». Une situation qui tient, certes, au modèle économique du festival, un choix réfléchi et assumé de ne pas dépendre de financements publics, de sponsoring, de mécénat et sans travail bénévole, mais ce sont surtout les obstacles que l’organisation a rencontrés depuis novembre 2025 et l’annulation du nouveau lieu où devait s’installer le « No Logo » pour les prochaines années, Ornans, qui ont mis en péril le festival. Une revirement de dernière minute en contexte électoral qui n’a cependant pas entravé l’envie de retrouver un autre lieu où faire vivre l’évènement de manière pérenne.

Pour son implantation en Haute-Saône, le festival a donc choisi Pont-sur-l’Ognon et a contribué à la naissance de comités des fêtes dans la commune et celle voisine d’Esprels, dans une optique qui tient à cœur les organisateurices : « contribuer à développer économiquement un territoire rural par une manifestation culturelle ». À grands renforts de réunions publiques, ce sont les a priori sur les festivaliers et festivalières qui ont été discutés, pour dissiper les peurs et montrer la réalité de ce genre d’évènements. Par ce biais, le festival semble se construire, aussi, avec les locaux de manière collective, en les faisant participer, au même titre que le reste du staff, à l’accueil du parking. Un choix qui porte ses fruits, puisqu’à l’annonce de la prochaine édition, s’ajoutait aussi la confirmation d’un contrat sur dix ans pour l’exploitation du lieu des « douze ponts ».
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Conférence de presse du « No Logo », de gauche à droite Rose Laville, responsable de la communication, Florent Sanseigne, directeur du festival et Célia Chaussalet, responsable administrative. Photo Nadwo

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Des tensions avec les autres festivals et les institutions

Cette édition avait aussi dans ses particularités de ne pas dévoiler sa programmation, quelque chose qui ne se refera pas, mais qui met en évidence des conflits qui peuvent exister entre les festivals, notamment sur des clauses d’exclusivité qui empêchent la programmation d’artistes dans d’autres lieux sur une période et un périmètre convenus : « Ces festivals-là, ils mettent 400 km deux mois avant et un mois après [en contrat d’exclusivité] […] il faut aussi se battre contre les grosses machines parce qu’on voit une concentration culturelle […] Notre objectif c’est de faire de la culture, pour tout le monde ». C’est cette disposition, expliquée par le directeur du festival, qui a permis, entre autres, la venue de Médine, annoncé ailleurs plus tard dans le mois et protégé par l’absence de programmation. Du rap dans un festival reggae qui a valu quelques critiques, mais qui est totalement assumé par l’organisation, alors que les concerts de l’artiste ont déjà été interdits par plusieurs préfectures : « on voit qu’il est banni de plein de festivals par l’extrême droite […] [Le but] c’est de montrer que la liberté d’expression, elle est partout ».

Même sans avoir la programmation, la préfecture de Haute-Saône, pas vraiment habituée à des évènement de cette ampleur, a aussi généré quelques crispations. « Tout n’a pas été très simple […] ça a été complexifié évidemment par le contexte actuel, la sécheresse […] c’est aussi nouveau pour eux » explique Célia. Elle insiste sur le « comité d’accueil » (sic) de la gendarmerie qui, le premier jour du festival, a effectué de nombreux contrôles, y compris sur les équipes de journalistes. Mais ce qui la touche le plus, c’est le contrôle de l’ensemble des navettes : « On met des navettes en place pour que les jeunes puissent venir en toute sécurité, pour des raisons écologique et on voit que les trois navettes sont bloquées avant le festival, qu’ils font descendre tout le monde qu’ils vident toutes les soutes et qu’ils fouillent tout le monde, ça me rend folle de rage ». Une situation qu’iels souhaitent rediscuter l’année prochaine.

De leur côté, les festivaliers et festivalières semble plutôt satisfait·e·s de l’organisation : « C’est super, on rentre sur le site et on en sort plus vraiment jusqu’à la fin du festival, c’est beaucoup plus pratique qu’à Fraisans [ancien lieu du « No Logo »] », explique une festivalière sur le camping. Un fonctionnement voulu par l’équipe pour protéger les participant·e·s du zèle de la police. Ce qui ne l’a cependant pas empêché de tenter de venir sur le site, explique Florent à travers une anecdote avec un policier : « Je discute […] je demande ce qu’ils aiment comme musique, ‘non j’aime pas la musique’ et vous trouvez ça bien que y ait un festival qui s’implante en milieu rural ? ‘non, c’est nul […] c’est tous des fumeurs de joints, tous des drogués’ ». Un récit qui l’interroge sur les clichés véhiculés chez les forces de l’ordre et les différences de traitements qui existent : « Dans ce département, on a un député Front National, alors que vous avez vu l’exigence qu’on nous demande, qui refuse un contrôle d’alcoolémie et qu’est encore en poste, qui dit ‘c’est pas grave’ ».
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Plus de 400 personnes ont participé à l’organisation du festival, de la sécurité, aux monteureuses en passant par les points accueil / infos et les bars, tout le monde avait un contrat de travail. Photo Nadwo

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« Je fais pas de politique, je m’en fiche, en tout cas ce qu’on fait est politique »

Malgré ces tensions, l’organisateur reste positif, il prône davantage de discussion et de pédagogie. Il revendique l’impact de la culture sur l’évolution des consciences et l’amélioration du vivre ensemble et de la démocratie. Il évoque les craintes des habitant·e·s lors des réunions publiques : « Leurs deux angoisses, c’était ‘ah mais ma maison, il va y avoir des vols, des dégradations’ […] et la deuxième c’était ‘ah mais ça va être que des gens drogués’ […] et là, ils viennent de réaliser en trois jours ‘mais en fait ils sont géniaux ces festivaliers, ils sont super cools et ils nous disent bonjours et ils discutent’ ». Il défend ainsi, par la manifestation culturelle, le développement du lien social et de la mixité dans cet espace rural, tout en regrettant l’isolement et les difficultés des populations le reste de l’année.

Du côté des participant·e·s, beaucoup parlent d’un « esprit No Logo », de valeurs qui transpirent dans les programmations et l’ambiance du festival. Depuis quelque temps, le slogan « No Logo No Facho » se propage aussi bien par la communication du festival que parmi les habitué·e·s de l’évènement. Un choix auquel fait écho la venue de Médine sur la grande scène le premier jour et dont le concert a été garni de slogans lancés par la foule et repris par les artistes, du célèbre « siamo tutti antifascisti » à des slogans de soutien au peuple palestinien. Ce n’est d’ailleurs pas le seul concert qui a amené ce genre de discours de lutte et d’émancipation? Pour une personne du staff : « C’est aussi peut-être grâce au reggae et au dub, une musique qui revendique la paix et l’amour, ça ne peut qu’avoir un sens politique en ce moment ».

Côté staff, on retrouve aussi ces mêmes revendications « le fait de bosser au ‘No Logo’, ça a du sens je trouve, culturellement et politiquement » déclare une membre de l’accueil camping, alors qu’une personne de l’équipe « écologie » abonde : « c’est une fierté de bosser pour le ‘No Logo’, j’ai bossé pour d’autres festivals dans la régions, j’en suis beaucoup moins fier ». Des leur côté, les équipes d’intermittent·e·s (montage et démontage, son et lumière…) ont accroché, à divers endroits du festival, des banderoles défendant la culture et la lutte. En discutant avec certain·e·s d’entre elleux, le combat pour la culture, la reconnaissance professionnelle et la lutte contre la précarité imbibe leurs discours ; sur certains tee-shirts, on pouvait lire des slogans comme « No Logo No Macho » ou « More Women Backstage » (plus de femmes derrière les scènes) évoquant aussi des revendications et des luttes internes. Des discussions de fond et d’organisation qui alertent tout de même sur la fragilité et les craintes de ces espaces populaires de vie culturelle que sont les festivals.
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Banderole syndicale contre l’exploitation des festivaliers et festivalières. Photo Nadwo
Banderole reprenant des images iconiques de luttes sociales française adaptées au festival. Photo Nadwo

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Malgré une abondance de propos similaires de la part des personnes rencontrées sur le site, il n’est pas non plus possible de négliger des voix critiques qui ont pu se faire entendre sur la fin de festival et même après. Que ce soit des retours subjectifs sur l’organisation et la programmation, ou des remarques sur la difficulté à articuler les ambitions de l’évènement et la réalité logistique, humaine et matérielle, elles rappellent que l’organisation de ce genre festival est une entreprise complexe et propice à des paradoxes entre paroles et faits. Au final, si l’édition 2026 du « No Logo » a bien eu lieu, ce ne fut pas sans embûches. Dans un contexte de difficultés financières pour les festivals, avec la fin du « Festival de la Paille » et la répression policière à l’encontre d’un tiers-lieu, occupé par le collectif autogéré « La Méandre » à la fin de « Chalon dans la rue », la survie d’évènements qui revendiquent la portée politique, économique et sociale de la culture est plus que jamais menacée en Bourgogne-Franche-Comté. Au « No Logo », ces revendications semblent peser, la confiance et le soutien des festivaliers montrent un réel attachement à des valeurs, mais elles traversent aussi les équipes d’organisation et le staff. Ces dernier·e·s, au-delà des exigences plus générales, ont aussi des luttes internes à mener. Internes, pour leur reconnaissance mais aussi pour leurs lieux et conditions de travail. « Le Ch’ni » continuera d’aborder le combat de ces acteurs et actrices de la culture dans un prochain article, consacré exclusivement aux personnes qu’on ne voit que très peu, voire pas du tout : les staffs, les régies, les techos, les intermittent·e·s…
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Le site encore en montage, juste avant le début du festival. Photo Nadwo

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Nadwo
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Illustration d’en-tête : Des festivalier·e·s entrant pour la première fois sur le nouveau site du festival à Pont-sur-l’Ognon. Nadwo.

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