Quelle vision du mouvement lycéen chez la majorité municipale ?

Si le maire, Ludovic Fagaut, par le biais d’un communiqué a très rapidement réagi, le 1er octobre 2026, à la généralisation de la mobilisation lycéenne dans les établissements bisontins, il est loin d’être le seul à l’avoir commentée. Que ce soit par des déclarations personnelles sur les réseaux sociaux ou dans le partage du contenu du premier édile, plusieurs membres de la majorité municipale se sont exprimés sur ces révoltes, non sans quelques errements.
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Vrai communiqué et faux communiqué

C’est par la diffusion d’un communiqué de presse sur les réseaux de la ville de Besançon que la voix du maire s’est faite entendre pour la première fois. Ce dernier appelle « au calme et refuse toute instrumentalisation politique qui favoriserait les débordements violents » avant de produire une liste aux chiffres et qualifications fantaisistes. Se positionnant comme soutien indéfectible des forces de l’ordre « [protégeant] la population ainsi que les biens », il prétend ne pas « mélanger les genres entre casseurs et manifestants ». Une position qui n’a rien d’inédite mais qui permet de clarifier deux choses : d’abord l’idée que l’ordre et les biens matériels sont de première importance pour l’élu, ensuite que la colère manifeste des élèves de lycées n’est pas politique et que leurs actions sont le fruit d’une manipulation.

L’édile poursuit le communiqué en dénonçant « les partis politiques d’opposition que forme cette extrême-gauche violente cherchant la déstabilisation d’une nation et d’une ville » les accusant d’instrumentalisation et les qualifiant « d’irresponsables ». Mais de quelle « opposition […] d’extrême gauche » parle-t-il ? Si quelques élu·e·s d’oppositions ont apporté leur soutien à la mobilisation sur les réseaux sociaux, aucun·e n’a participé aux éléments décrits par le communiqué. Des élu·e·s insoumis·e·s ou communistes ont bien été vu·e·s aux abords des lycées et dans les rassemblements, intervenant auprès de la police pour apaiser les tensions, mais sans jamais prendre la place des jeunes dans l’expression de leurs revendications. Aller auprès des jeunes qui défendent leurs idées et les revendiquent ne serait selon lui « pas digne d’élus de la République ».

Mais les accusations de manipulation ne s’arrêtent pas à ce simple communiqué. Dès le lendemain, un nouveau message condamne la diffusion d’un faux communiqué, dont le but serait « d’opposer la jeunesse aux institutions et transformer une inquiétude légitime en affrontement ». Ce faux, « le Ch’ni » se l’est procuré et, s’il s’agit effectivement d’un faux et que sa production relève bel et bien de l’usurpation d’identité, il est difficile de voir comment il contribuerait à tendre plus les relations entre « jeunesse [et] institutions ». En effet, le document reprend des parties entières du communiqué original, gardant la même structure et les mêmes informations. L’élément inédit est un gros encadré comportant la mention « Si le blocus se reproduit demain, nous serons obligés de fermer les lycées de Besançon », un mensonge alors, mais qui se réalisera pourtant au lycée Victor Hugo le jour suivant.

Pas d’instrumentalisation, sauf si elle vient de la majorité

Dans sa dénonciation du faux communiqué, Ludovic Fagaut titre : « Faux communiqué de presse : Mouvement lycéen ou mouvement politique ? ». Sous-entend-il que ce faux serait du fait d’un groupe politique particulier ? La question mérite de se poser lorsqu’il met dos à dos l’affirmation « des mots d’ordre qui ne viennent pas des lycées, des relais qui n’ont rien de lycéen, des appels qui dépassent largement les murs des établissements. » et l’interrogation « Alors posons la question : à qui profite ce faux ? Certainement pas aux lycéens. ». Des sous-entendus que l’on retrouve aussi chez Myrian Lemercier, adjointe à la politique de la ville, vie des quartiers, vie associative, qui évoque « L’ignominie politique » ou Isabelle Bordat, adjointe à l’Éducation, l’enfance, la jeunesse et la famille, qui dénonce « Un procédé infâme qui en dit long sur l’état d’esprit de ces personnes… ».

Qui sont « ces personnes » qu’évoque l’adjointe ? Si cette phrase semble bien cibler quelqu’un, pas d’explicitation du qui, laissant libre cours à l’interprétation des lecteurs et lectrices et à leur réactions dans les commentaires. « Demandez à Séverine [Vézies] ou à Anne [Vignot] elles doivent bien avoir une idée d’où vient ce faux » lance quelqu’un, « On se doute bien de qui il s’agit. Cela confirme notre ressenti a propos de ces immondes et minables personnages qui manipulent nos lycéens. Et les casseurs sont des racailles qui ont, pour certains, plus de 20 ans!!! » évoque un autre, enfin « Ça ne sentirait lextreme gauchisme se courrier des fois ?? Je dis ça comme ça ». Entre le premier communiqué et le choix délibéré de ne pas modérer les commentaires de la publication, ces sous-entendus en sont-ils vraiment ?

Et les choses ne s’arrêtent pas là. Le 5 octobre, dans une nouvelle publication, le maire et son équipe tentent de faire le lien entre des tirs de mortier sur la crèche d’Artois, pourtant située bien loin d’un lycée, et le mouvement lycéen. Il évoque « certains groupes issus de mouvances militantes radicales ont recours à des actes de plus en plus violents. » et condamne « également les partis et responsables politiques qui soufflent sur les braises, notamment à l’extrême gauche et chez certains de leurs partenaires ». Il est accompagné dans son raisonnement approximatif par Jimmy Bresillion, délégué à la petite enfance et à la parentalité, qui explique de manière plus réservée : « Nous pouvons ne pas être d’accord. Nous pouvons débattre, contester, manifester. ». Dans les commentaires, même constat que précédemment. Demandons-le, alors, n’est-ce pas là aussi instrumentaliser et faire monter la haine ?

Quand Frank Monneur s’oublie

Mais s’il devait y avoir un paroxysme à l’illustration de la problématique posée par l’attitude de la majorité, il se trouve certainement sur le compte Facebook de Frank Monneur, délégué aux musiques actuelles et pratiques culturelles. Ce dernier use de son compte Facebook pour disserter sur le sujet, non sans comparer les lycéen·ne·s à des enfants gâté·e·s et qualifier les opposant·e·s politiques « [d’]irresponsables et abjectes ». Lui aussi berce dans le sous-entendu parlant des « instrumentalisations politiques dont personne n’est dupe, et qui sont totalement irresponsables ». Mais, contrairement au maire ou aux autres membres du conseil municipal cité·e·s précédemment, l’implicite ne va pas durer longtemps. Ce professeur d’histoire-géographie au Lycée Pasteur, aux multiples et opposées adhésions partisanes a fini par craquer le soir du 1er octobre 2026.

« À un moment donné, il faut dire les choses. » commence-t-il avant de continuer sur un ton paternaliste, « Les lycéens qui bloquent, manifestent et dégradent, se trompent évidemment sur la forme, mais aussi sur le fond. ». Il continue en niant le manque de moyens et de personnel de l’Éducation Nationale, il considère les élèves comme « suivis, soutenus, accompagnés, choyés, pour ne pas dire chouchoutés. » avant de considérer la mobilisation comme un comportement « [d’]enfants gâtés et capricieux ». Mais le pire arrive après lorsqu’il aborde les revendications lycéennes : « Et que dire des slogans qui accompagnent leurs « revendications », tout y passe, dans la pure idéologie d’extrême-gauche : anticapitalisme, anti-Police, Gaza, drapeau palestinien, anti-Israël qui confine à de l’antisémitisme… et menu végétarien à 1€ à la cantine ! ». Frank Monneur vient-il de briser son devoir de réserve dans un monologue au relents confus ?

Il continue sa logorrhée le 8 octobre 2026, toujours dans la nuit, étrangement ; il développe son propos sur Parcoursup cette fois. Cet outil d’orientation, logiciel sur lequel les élèves font des vœux d’affectation post-bac, est critiqué par les professeur·e·s, les élèves et les enseignant·e·s du supérieur. Mais l’élu, lui, choisit de le défendre, et de quelle manière ? En rejetant la faute des problèmes d’affectations sur le niveau des élèves : « un certain nombre d’élèves découvrent qu’ils n’ont pas le niveau pour intégrer telle ou telle formation dans le Supérieur. Après tant d’années où on leur a fait croire que leur niveau était top, ils sont maintenant confrontés au mur du réel ». Ainsi, il fait fi des difficultés et des malaises exprimés depuis la mise en place de ce dispositif, refusant de voir dans l’outil, son fonctionnement et son opacité, une source de mal-être et aujourd’hui de mobilisation.

Affiche de revendications des lycéen·ne·s déployée dans divers lycées de Besançon, ici au Lycée Pasteur – Crédit Marius

Ces élu·e·s pensent-ils vraiment que leurs propos vont contribuer à calmer la colère d’une jeunesse beaucoup plus politisée et revendicative qu’iels l’imaginent ? Comment justifieront-ils et elles d’avoir, dans leurs récits implicites, insinué la responsabilité de certains groupes politiques sans que cela n’ait le moindre fondement ? Et Frank Monneur particulièrement ? En s’exprimant ainsi, dans des textes publics, à destination des élèves – ses élèves puisqu’il est toujours en exercice malgré son mandat – pense-t-il pouvoir échapper à ses devoirs d’agent public ? Pense-t-il vraiment pouvoir accueillir décemment ceux et celles qui se battent pour de meilleures conditions d’enseignement après les avoir qualifié·e·s d’antisémites et piétiné leurs combats ? Encore une fois, la communication de la majorité municipale interroge. Continuera-t-elle ainsi, quitte à se mettre toute la société civile à dos ?

Nadwo

Illustration d’en-tête : Aperçu d’une pancarte « les feux de poubelle ne font peur qu’aux ordures », lors d’un défilé le 8 octobre dernier à Besançon – Crédit : Nadwo.