« Avec l’acte II, le mouvement pourrait s’ancrer dans la durée à Besançon »
Ce samedi 24 octobre, les protestations « contre la vie chère » reprenaient à Besançon, comme partout en France. Une date particulièrement attendue, dont l’ampleur et la résolution ont confirmé son inscription parmi les principaux mouvements sociaux engagés depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Malgré une volonté farouche de paralyser la formation de larges cortèges, les pouvoirs publics n’ont pas toujours pas pu empêcher la jonction de plusieurs milliers de révolté·e·s. Le tout évoluant désormais dans un schéma devenu presque classique, de la manifestation populaire aux confrontations urbaines les plus dures. Si l’État et ses services éludent encore les revendications et jouent ostensiblement le pourrissement, reste un mécontentement qui ne devrait pas retomber dans les prochains jours.
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Une cité complètement déserte
Si le rendez-vous initial était proposé à 14h00 place de la Révolution, un arrêté préfectoral publié la veille est venu prohiber les « regroupements, cortèges et rassemblements » sur toute la Boucle. Dans la foulée, les « équipements de protection individuelle » étaient également proscrits sans « motif légitime » sur l’ensemble de la commune. Les recours introduits en urgence n’y changeant rien, le tribunal administratif ayant considéré que les précédents et les risques étaient établis pour valider les mesures. Mais pas de quoi décourager la recherche d’alternatives pour « sauvegarder le droit de manifester », en particulier l’initiative du « Parti Communiste Français », dont les membres ont aussitôt déposé un rassemblement aux Glacis, faute d’arracher un cortège. C’est là que la convergence générale s’est naturellement opérée, le reste du centre étant cadenassé.
Selon nos estimations, ce sont jusqu’à quatre cents uniformes qui ont quadrillé le secteur. Multipliant les contrôles et fouilles en amont de la mobilisation, dans les quartiers environnants, bien sûr, mais également sur toute la région, parfois bien au-delà de la capitale comtoise. « À Saint-Vit, Thise/Chalèze, Morre, il y avait des check-points. Les flics arrêtaient les véhicules, les coffres étaient scrutés » rapporte un témoin. « Pour rejoindre Besac en bagnole depuis notre bled au vert, il a fallu contourner deux barrages filtrants » expose un autre. « Les inspections avaient lieu jusqu’à l’intérieur des trains, ça a été le cas ce midi en gare de Dole pour une correspondance sur Besançon » affirme un troisième. Une ambiance d’état de siège qui fait écho, une fois encore, aux « gilets jaunes », apostrophés, parfois, à des centaines de kilomètres de leur destination.
Une somme de précautions néanmoins insuffisante pour nombre de sociétés et administrations, qui ont préféré anticiper les choses afin de ne par revivre les péripéties du 17 octobre. Chantiers vidés de leurs matériaux comme à Chamars, transports en commun suspendus sur de larges portions de la vieille-ville, multiples enseignes barricadant leurs devantures, fermeture anticipée de la bibliothèque municipale ou annulation du culte à Sainte-Madeleine, en étant autant d’illustrations. Tendance qui ne manque pas, non plus, d’inquiéter certain·e·s patron·ne·s, qui y voient un remède pouvant être pire que le mal. « Je comprends les impératifs du moment, donc si ça finit par se calmer, pourquoi pas. Mais il ne nous sera pas possible d’être dans un tel black-out pendant des mois, zéro clientèle chaque samedi, c’est aussi lourd à porter » confie le responsable d’une échoppe.
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4 à 10 000 participant·e·s, défiant les autorités
Entre le retour des intempéries, les images de chaos passées ou les incertitudes légales et pratiques, l’éventualité d’un « flop » n’est pas exclue en début d’après-midi. « Autour de moi, il y a eu des renoncements. Les gaz abondants, la promesse de finir en prison, le bashing des grands médias, ça a joué. Quand on a peur pour sa vie et celle de ses enfants, c’est compréhensible de renoncer. C’est ce qu’il se passe, dans des proportions importantes » se désole un historique. « Dans ma famille, ce sont des gens qui se disent de gauche mais rarement actifs/actives. Les interdictions de défilés ont toutefois suscité un sentiment de révolte que je n’avais jamais soupçonné. Alors aujourd’hui, tout le monde a fait le déplacement » analyse a contrario une activiste féministe. Contre toute attente, des milliers de personnes se retrouvent près du monument aux mort·e·s de la Grande Guerre.
Combien, exactement ? Difficile à dire, mais les officiel·le·s concèdent 4 000 têtes alors que les organisations syndicales et politiques tablent jusqu’à 10 000. Donnée cependant acquise lors de la « marche sauvage » instituée à partir de 15h00, la rue de Dole étant noire de monde. A minima donc, quatre à dix fois plus qu’un certain 16 février 2019. Car c’est bien par cette voie centrale que les protestataires sont passé·e·s, avec un objectif changeant de Micropolis à Châteaufarine. Un périple de huit bornes, qui en dit long sur la détermination à l’œuvre. « C’est une façon de contourner les restrictions en ayant de l’impact, sans embêter les petit·e·s commerçant·e·s » s’enthousiasme un chasuble du Jura. À l’annonce de leur progression, un vent de panique souffle sur la première galerie marchande de Franche-Comté, qui préfère clôturer ses portes.
Côté revendications, les critiques anti-autoritaires font jeu égal avec les galères économiques. « Le fond du problème, c’est ce système inégalitaire. Les jeunes nous ont ouvert la voie, leur révolte a été un véritable détonateur pour tout un pan de la population qui n’en pouvait déjà plus. Les hausses sur les coûts du carburant et des produits du quotidien, ça a un véritable impact dans ma vie. Sincèrement, on n’y arrive plus. Alors quand la seule réponse d’Emmanuel Macron a été d’esquiver le débat, de laisser pourrir la contestation, puis de distribuer les coups de matraque, ça a fait réagir, et pas seulement les convaincu·e·s. J’ai entendu, même au boulot, où ce ne sont pourtant pas des révolutionnaires, ‘si on laisse nos gosses se faire massacrer sans réagir, on ne pourra plus se regarder dans une glace’. En fin de compte, ça été le déclic » développe un intérimaire qui travaille dans le bâtiment.
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Une répression plus feutrée mais implacable
Comme la plupart de nos interlocuteurices, on retrouve peu de figures « d’ultra gauche » malgré les fantasmes persistants du maire Ludovic Fagaut. Une sociologie du peuple, ainsi que le prouve encore l’usage significatif du drapeau français, dressé y compris durant les affrontements. Puisque, sans surprise, une phase insurrectionnelle s’est à nouveau observée, face aux cordons dépêchés sur Saint-Ferjeux. Un embrasement qui refluera sur Battant, où tensions, assemblées et danses se sont maintenues après la tombée de la nuit. Inévitablement, les interpellations explosent, avec des contours parfois très flous. À l’instar de cette lycéenne, fauchée à la Butte, ressortie en début d’après-midi, à ce stade sans poursuites ; ou de ce jeune homme, stoppé pont Canot, accusé d’outrage, mais à qui il ne sera finalement reproché qu’une possession de stupéfiants.
Une vingtaine de prises auraient été réalisées, selon un décompte de soutiens réunis ce dimanche matin à la Gare-d’Eau. Un bilan qui s’ajoute aux opérations douteuses, comme la saisie du matériel médical, du sérum physiologique sur l’un de nos journalistes, mais aussi de compresses, d’après un manifestant. Ou aux autorisations de circulation, délivrées selon un arbitraire curieux que nous avons relevées le soir, pont Battant, et dénoncées par un protagoniste : « Je suis passé avec deux copains, sans formalités. À côté de nous, trois jeunes tentent leur chance, mais eux sont racisés. Refus des condés, alors ils demandent pourquoi on a pu passer et pas eux ? Réplique : ‘ils habitent en ville, pas vous. Retournez chez vous’. Or, c’est faux. Aucun d’entre nous n’habite ici, mais comment auraient-ielles pu le savoir puisque jamais la question n’avait été posée pour nous ».
Sur place, des voix ne cachent plus vouloir instaurer un rapport de force dans la longévité. « Avec l’acte II, le mouvement pourrait s’ancrer dans la durée à Besançon. C’est un souhait que j’entends ici et là, même de syndiqué·e·s qui ne sont habituellement pas dans la castagne et tiennent aujourd’hui à gonfler les rangs de la colère » estime un encarté de la « CGT ». Déjà, sur les réseaux sociaux, les appels à poursuivre la lutte le 31 octobre s’amoncèlent, avant le 5 novembre. « En misant sur la coercition, le préfet fait un pari. Si ça marche, il aura gagné du temps avant la prochaine crise. Autrement, il peut avoir à gérer un éclatement d’autant plus radical et opiniâtre. La suite, c’est à ce mouvement de l’écrire. Mais, d’ores-et-déjà, pour notre génération, il y a un avant et un après. Même avec le pire arsenal, ce pouvoir n’arrivera plus à nous faire taire » lâche un étudiant proche de « Solidaires ».
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Toufik-de-Planoise (rédaction), avec l’apport de Nadwo, Racoon, PG, AL, Marius.
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Illustration d’en-tête : Aperçu du cortège sauvage, au niveau de la rue de Dole – Toufik-de-Planoise.













































