Avec son premier roman « France-Comté », Floriane Miny nous met en garde contre un futur pas si fictionnel
Alors qu’en 2031, la France a été saignée par une gouvernance « Rassemblement National » désastreuse, le pays est mis en vente et racheté par un magnat des affaires. C’est le point de départ de cette uchronie, dont l’autrice, comtoise d’origine, a accepté de parler au « Ch’ni » de cette fiction qui fleure bon la résistance au fascisme.
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D’où viens-tu, géographiquement et politiquement ?
Je m’appelle Floriane Miny, née à Besançon mais j’ai grandi dans un minuscule village du Jura. Après un bac littéraire, j’ai débarqué à dix-sept ans à Besac pour étudier et je suis restée quinze ans sans m’en rendre compte. C’est la ville de mon cœur, j’y ai noué des amitiés fortes. En 2010, j’ai rejoint le collectif « Impure Muzik », concentré sur la production de disques et l’organisation de concerts, souvent chez nos regrettés « Passagers du Zinc ». Mon éducation politique s’est faite à travers cette culture punk et grâce à mes précieux ami·es. Ça continue aujourd’hui.
Dans ce milieu, j’ai appris des valeurs fondamentales pour la suite de ma vie. Je le vois moins aujourd’hui mais il y a 15 ou 20 ans, les musicien·nes étaient porteur·ses d’un discours antifasciste fort sur scène. J’ai ressenti la force du collectif. On m’a transmis la volonté de faire les choses en dehors des sentiers battus et par soi-même.
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Tu vis désormais à Oslo… Vois-tu des différences ou des proximités marquées avec la France dans le traitement des étrangers ?
Je suis partie à Oslo par amour. Ce qu’il se dit ici, c’est qu’on vient soit par amour soit pour l’argent. Vivre à l’étranger était un rêve comme pour beaucoup d’autres. J’en ai eu la possibilité, j’ai tenté ma chance.
Après 33 ans dans mon pays de naissance, je suis devenue l’autre, l’immigrée. En général, je m’en sors bien, les gens apprécient notre pays, sa culture, sa gastronomie, sa langue. Toutefois, un homme m’a récemment hurlé dessus, arguant qu’il « refusait de payer des taxes pour moi » et qu’il me donnait « 60 minutes pour rentrer dans mon pays ». Ici comme ailleurs, il y a cette vieille idée moisie que l’immigré ne paie pas d’impôt, que ce n’est qu’un assisté de l’État.
Ici comme ailleurs, le « FrP », parti d’extrême droite anti-immigration, a réalisé son meilleur score aux dernières élections et se place en deuxième position.
Ici comme ailleurs, je vois des aberrations. La Norvège est le pays dont le fonds souverain est le plus important, pourtant tous les jours des gens survivent dans le froid de la rue. Récemment, leur roi est mort. Son sarcophage a coûté 1,7 millions d’euros. Combien de repas peut-on fournir aux vivants pour le prix du cercueil d’un mort ? Ce genre de choses me dépasse.
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Pourquoi le choix d’un livre, et plus précisément d’un roman ?
Mon incursion dans la littérature est arrivée après des années à explorer le monde de l’art à travers les posters, les pochettes d’albums, la photographie ou la vidéo… Je m’intéresse à beaucoup trop de choses, j’ai appris à l’accepter. Avec Sylvain Bonassoli, nous avions écrit un recueil de nouvelles à quatre mains, « Double Je(u) », et cela m’a donné l’envie de pousser l’expérience.
Les livres sont des compagnons de vie fidèles. La fiction m’aide à découvrir le monde, les autres, leur manière de penser, de vivre. La non-fiction m’offre de nouveaux terrains de réflexion et m’éduquent.
Mon point de départ de l’histoire, c’est-à-dire une gérance catastrophique du « RN » et la main-mise d’un riche homme blanc sur le pays, est malheureusement envisageable. La menace du « RN » nous pend au nez depuis longtemps et il n’y a aucun point positif à cette possibilité. Je suis une femme immigrée, je fais aussi partie de ce qu’ils veulent voir disparaitre. Ils nous montent les un·es contre les autres. Ils stigmatisent les transgenres, les homosexuels, les personnes racisées et diffusent leurs discours haineux. Les gens devraient comprendre que l’ennemi n’est pas parmi nous, il est chez eux. La classe dirigeante commet chaque jour de nouveaux délits qui restent impunis. Pour rappel, la fraude sociale était estimée à 13 milliards d’euros en 2024, la fraude fiscale entre 80 et 120 milliards. Ils s’en foutent, ils nous narguent. Ils dansent dans la rue.
Le genre du roman me tenait à cœur pour pouvoir explorer la palette des sentiments. En dehors du thème des luttes sociales, j’avais aussi envie de raconter une histoire. Je lis des classiques, de la science-fiction et je suis très sensible à l’absurde. Avec un de mes collègues, nous avons ce débat qui revient au travail. Tout est-il politique ? Pour moi, les sentiments humains sont une richesse inépuisable, surprenante et hors de tout contrôle politique. Ils nous entrainent ensuite dans des actes qui, eux, seront politiques. Voilà pourquoi je n’ai pas voulu écrire un essai mais une fiction où des personnages, ancrés dans une situation précise, suivent leurs cœurs et leurs tripes.
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Est-ce que tu as rencontré des difficultés d’édition par rapport au thème ? Quels sont les premiers retours ?
Mon histoire, le nom d’un des personnages et son aspect politique m’ont fermé les portes de la majorité des maisons d’éditions. J’ai travaillé sur ce roman en secret, et je pensais en parler à mes proches lorsque j’aurais du concret à annoncer. J’ai soumis mon manuscrit à quelques maisons indépendantes, et j’ai attendu. Attendu. Rien. J’ai vécu ce rejet en silence. Puis, il a fallu rebondir, trouver un plan B. J’ai appliqué ce que j’avais appris avec la musique. On remonte ses manches et on ne demande rien à personne. Avec mes compétences graphiques, j’étais en mesure de réaliser l’objet seule. J’ai économisé pour payer l’impression et voilà.
Les retours sont déjà supérieurs à mes attentes. J’en profite pour remercier les ami·es et les lecteurices qui m’ont soutenue depuis la publication, ainsi que les vaillantes librairies bisontines. Clairement, sans vous, cela n’aurait pas été possible.
Avec un peu de recul, je me sens paradoxalement chanceuse de ne pas avoir été éditée. Cela m’offre une liberté totale sur ma création et ses conditions de vente. Par exemple, je propose la version numérique à prix libre, et l’ai déposée en partage sur la librairie Z. Tout est plus dur, plus long, certaines portes resteront toujours fermées et cela me va. Je suis en contact direct avec les gens et les libraires au quotidien et c’est très gratifiant. DIY until I die (« fais-le toi-même jusqu’à la mort », ndlr).
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Sur la trame, quels liens fais-tu entre néolibéralisme et néofascisme ?
Les deux sont intrinsèquement liés, l’idéologie fasciste ne peut prospérer que dans un environnement néolibéral. Je suis d’accord avec Cox et Skidmore-Hess, dans l’article Comment le néofascisme émerge d’un capitalisme néolibéral. Ils reviennent sur les conditions économiques, politiques et sociales menant à l’émergence des idées fascistes dans les années 30 « pour promouvoir un autoritarisme indissociable de mythes tels que la suprématie blanche, le nationalisme réactionnaire, le militarisme et le chauvinisme, ainsi que l’exclusion, l’oppression et l’élimination des minorités, des partis sociaux-démocrates et des mouvements ouvriers ».
C’est ce qui se passe aujourd’hui. On l’a notamment vu à la cérémonie d’investiture de D. Trump quand E. Musk, ministre de l’efficacité gouvernementale, a fait un salut nazi (même deux en fait).
On ne peut donc pas combattre que le fascisme, on doit aussi s’attaquer à sa racine : le système néolibéral. Comme le dit Robert W. McChesney, « le fascisme […] restera toujours en arrière-plan, prêt à bondir, tant que le capitalisme existera ». Dans mon roman, j’imagine que ce n’est plus un président aux commandes, mais un propriétaire qui veut tirer profit de son bien – la population française. Cela se traduit par des mesures entravant les libertés personnelles. Le profit et la dictature avançant main dans la main, en somme.
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Si Besançon est considérée comme un potentiel bastion face à l’extrême droite, n’est-il pas possible qu’elle puisse aussi te décevoir ? Comment vois-tu une prise du pouvoir ainsi qu’une potentielle « résignation » ou « résistance » ?
Je vois beaucoup trop de gens se mobiliser pour faire de Besançon un espace de vie plus équitable et plus humain pour laisser le désespoir l’emporter. Certes, la droite a gagné les élections municipales mais ça ne fait pas disparaître celleux qui font que cette ville tient et se bat. Les classes dominantes ne changeront pas le système volontairement mais nous, on a rien à perdre à essayer.
Il y a quelques mois, un Norvégien me faisait part de ses craintes quant à l’avenir politique de son pays. Je lui partageais les miennes. Sa réponse m’a fait sourire : « T’inquiète pas, ici on est un peu mous et on accepte trop de choses mais s’il y a un pays qui se laisse pas enfumer sans réagir, j’en suis sûr, c’est la France ». Je choisis de croire qu’il a raison.
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« France Comté » par Floriane Miny, disponible en version physique à 10,00€ (« Reservoir Books », « l’Intranquille », « SCOPS », « Grand Forum »), numérique à 4,99€ (via « leslibraires.fr ») ou sur commande (à l’adresse « dissentive@proton.me »).
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Portrait inspiré par « MaCommune.info », questions structurées par Toufik-de-Planoise, mise en forme engagée par Peha, réponses et développements par Floriane Miny
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Illustration d’en-tête : Aperçu du livre « France-Comté » – Crédit : Floriane Miny.
