Méghane Schevènement et « les Passagers du Zinc », histoire d’un café-concert emblématique de Besançon
Il y a un peu plus de dix ans, Méghane Schevènement reprenait les rênes du café-concert « les Passagers du Zinc » au cœur du quartier Battant. Une passation qui ambitionnait déjà de maintenir l’esprit convivial, culturel et revendicatif de ce lieu singulier. Car si nombre de sites « alternatifs » ont disparu entre-temps de la vieille-ville, cette véritable scène programme encore une dizaine de dates « underground » chaque mois. Une vitalité qui fait écho à un engagement hors-norme, pour celle que rien ne prédestinait pourtant à une telle aventure. Mais changement des modes de consommation, exigences règlementaires et contexte socio-politique ne garantissent pas le futur. Pour « le Ch’ni », notre portrait du mois.
.
Une inauguration en 1997
Mardi, 18h00. Il y a déjà du monde dans l’établissement, mais pas de musique ce soir. Comme chaque mardi, c’est le côté bistrot qui s’impose. Au milieu d’un groupe qui s’est hasardé dans le secteur, plusieurs riverain·e·s prennent l’apéro. « Les PDZ, c’est d’abord ça. Se retrouver avec les habitant·e·s et les copaines pour prendre un verre et échanger du quotidien, de l’actualité, du monde » clame un inconditionnel qui vit dans la rue de Vignier, venu avec son jeune enfant et distribuant des tranches de Rocquefort qu’il a apportées aux convives. Une ambiance « chill », qui s’associe à l’aspect suranné ou intemporel des lieux. À l’image du capot de la « Citroën DS » qui trône près de l’entrée principale, permettant d’accéder au sous-sol qui accueille les animations.
« La génération trentenaire est assez marquée, mais on a un public plutôt éclectique. Ça part des jeunes de vingt/vingt-cinq ans qui viennent découvrir ou soutenir, aux familles installées sur place et en périphérie, jusqu’aux soixantenaires rockeurs dans l’âme » nous expose Méghane Schevènement, qui consent à quitter le comptoir une dizaine de minutes pour nos questions. Le site a ouvert le 1er septembre 1997, mais elle ne l’a officiellement repris que fin 2014/début 2015. « Je suis originaire de Haute-Saône, j’ai grandi dans un petit village où je suis restée jusqu’au lycée. Après un crochet par Besançon, j’ai été sur Lyon pour des études en photographie. Mais je suis rapidement revenue dans le coin, c’est là que j’ai commencé à faire du bénévolat pour les PDZ » expose-t-elle.
Mais c’est grâce à un « emploi-aidé » qu’elle s’embarque définitivement dans le navire, s’occupant alors des entrées, de la communication, ou encore de la programmation… Au même moment, les ancien·ne·s propriétaires souhaitent vendre. « Le projet d’un premier repreneur n’a pas abouti, donc rapidement j’ai été envisagée pour cette suite. Après réflexion, me suis lancée avec un associé. Mais bon, ce n’était pas une évidence ! Devenir patronne, surtout à vingt-cinq ans, ne faisait pas partie de mes projets, d’autant plus que l’aura de ce qui était déjà une institution faisait peser bien des attentes et responsabilités. Mais ça s’est fait, une décennie plus tard, on peut être satisfait du bilan. L’histoire continue donc en 2026, même si il a fallu un peu adapter les choses bien sûr ».
.

.
« Tout ça ne tient que grâce au collectif »
Derrière cette formulation, une adaptation aux dures réalités financières. Car cette activité seule ne suffit pas à vivre, si bien que Méghane Schevènement poursuit un travail parallèle. Elle précise : « Pour faire face au contexte surtout depuis la crise sanitaire de 2019-2020, les plages ont été resserrées sur trois jours hebdomadaires : le mardi donc, ainsi que le jeudi et vendredi pour les concerts. Mais je suis également AED à temps partiel à Jules-Haag, ce qui me permet d’avoir un minimum de revenus stables. J’aime ce que je fais dans les deux cas, même si parfois ce n’est pas simple de jongler ainsi. Aussi, tout cumulé, je suis en-dessous du SMIC, tout ça sans compter mes heures. Je ne suis pas à plaindre hein, mais c’est aussi un investissement qu’on ne voit pas toujours de l’extérieur ».
Une précarité constante, qui s’ajoute à un avenir souvent flou. « C’est le propre de ce métier, les situations fluctuent. Mais c’est davantage galère ces derniers temps, pour plein de raisons : différents effets de mode, renouvèlement de clientèle plus étroit dans une commune moyenne, habitudes individuelles qui se transforment. Or, ici plus qu’ailleurs, nous sommes tributaires des consommations, puisque les sommes récoltées pour tout ce qui est scène revient aux artistes et aux causes. Donc oui, il faut une prise de conscience sur la fragilité de cet espace. Qu’on attende pas d’être dans le rouge ou en fermeture pour se mobiliser, ne vivant que grâce à la participation et au soutien de chacun·e. Même si c’est moi qu’on voit, tout ça ne tient que grâce au collectif » ajoute-t-elle.
Autre front d’inquiétude, les bouleversements sociétaux. Modeste estaminet niché dans un faubourg populaire, les enjeux de fréquentation se doublent d’interrogations sécuritaires. « Depuis le drame de Crans-Montana en Suisse, la plupart des professionnel·le·s appréhendent une élévation des normes ERP. Le bâti n’est pas en bois et ne risque pas de cramer, mais on y pense forcément. Car une correction peut vite être synonyme de réhabilitations aux couts élevés, ce qui pour les moins fortuné·e·s n’est pas sans conséquences significatives. On a déjà fait quelques modifications notables, comme la mise en place d’un escalier pour l’étage inférieur, là où jadis c’était une échelle. Ce n’est pas exceptionnel en terme d’accessibilité, mais sur de vieux édifices on peut rarement faire mieux ».
.

.
Punk, folk et rap.
S’inscrivant dans la mémoire de références comme « Ze Music Hall », « le Pixel » ou « l’Antonnoir », Méghane Schevènement ne veut rien sacrifier non-plus du côté « récréatif ». « On souhaite que tout se passe au mieux avec la nouvelle majorité, la charte de vie nocturne en vigueur semblant faire l’unanimité et correspondre aux demandes. On a quand même surtout de la chance d’avoir un voisinage compréhensif, alors que les litiges se multiplient. C’est un choix, en fait : est-ce qu’on veut d’une métropole-musée, ou d’une préfecture avec un minimum de vie ? Sans dire que c’est tout l’un ou tout l’autre, mais un équilibre est nécessaire. Là encore par exemple, je vois mal comment on s’en sortirait si on nous annonçait d’un coup que l’ensemble du bâti devait être insonorisé ».
Une perception qui rejoint des convictions, bien ancrées. « Nos actes, nos achats, nos mots, tout est politique. Je n’ai jamais caché quels étaient mes horizons, ayant d’ailleurs figuré sur la liste ‘la France Insoumise’ aux dernières élections municipales. Avant cela, j’étais particulièrement présente aux manif contre la réforme des retraites en 2023, comme la majorité de nos fidèles et partenaires. Personne ne s’est vraiment posé la question, c’était juste une évidence. Le tempérament protestataire est dans l’ADN des Passagers du Zinc, même si la traduction ne peut se matérialiser dans des réunions et conférences traditionnelles. Mais à travers l’art, des valeurs essentielles sont portées avec force. Les questions antifascistes, féministes, internationales, ont toute leur place ici ».
Revendicatif et festif, c’est en somme un bon diptyque qui résume ce que sont « les PDZ ». Lesquels, au moins une fois par semaine, proposent un concert aux résonances ouvertes sur le monde. « On revendique une fibre punk, mais il ne faudrait pas nous limiter qu’à ce genre/mouvement. On retrouve aussi, régulièrement, du metal, de la oi!, de la folk, mais aussi du rap et de l’instrumental. Dans le registre alternatif, il y en a pour tous les goûts. Avec des labels locaux, régionaux, nationaux, ainsi que des groupes venus notamment du Japon, des États-Unis, d’Australie, de Chine, d’Europe de l’Est ou du Maghreb. D’une troupe établie dans le pays Basque au chanteur Troy Von Balthazar de la formation ‘Chokebore‘, les souvenirs marquants ne manquent pas » achève Méghane Schevènement.
.

.
Illustration d’en-tête : Aperçu de Méghane Schevènement, au comptoir de son établissement.
