Surpopulation, vétusté, fortes chaleurs : les détenu·e·s étouffent en prison

À la maison d’arrêt de Besançon, les détenus doivent survivre à la surpopulation, à la vétusté, au manque d’hygiène, à la canicule… Autant de conditions partagées dans l’ensemble des prisons en France aujourd’hui. Alors que les associations et le contrôleur général des lieux de privation de liberté (« CGLPL ») alarment sur la situation carcérale, l’État intensifie encore sa politique d’incarcération de masse.

Cet été, les détenu·e·s doivent survivre à la crise climatique. François Lacaille, président de l’Association d’Aide aux Détenus de la Maison d’Arrêt de Besançon, alerte : « les cellules sont en plein soleil, ce n’est pas isolé, les bâtiments sont anciens ». Face à ce problème, la maison d’arrêt répond par des affichages, avec comme consignes de faire attention à ses codétenus ou de boire régulièrement. Des ventilateurs sont également mis à disposition pour les personnes les plus pauvres qui ne peuvent pas en louer à la prison. Des ventilateurs qui brassent de l’air chaud, puisqu’il fait plus de 35° degré dans les cellules. Face à l’urgence climatique, c’est à peine si la maison d’arrêt limite la casse.

Une maison d’arrêt vétuste et surpeuplée à Besançon

En réalité, la canicule et ses conséquences ne font que s’ajouter à une surpopulation endémique qui empire la vie des prisonnier·e·s. « En principe, il y a 276 places à la maison d’arrêt de Besançon, […] et là on est à 466 détenus. Donc les normes ne sont pas respectées, les personnes sont trois par cellules, avec des matelas par terre », rappelle François Lacaille.

En 2024, la maison d’arrêt de Besançon avait fait l’objet d’une visite du contrôleur général des lieux de privation de liberté. Résultat : le rapport fait état d’un taux d’occupation de 138 % et d’un seuil de conformité de seulement 35,82 %. Il pointe le « vieillissement de l’infrastructure et des équipements » qui a « atteint un point de non-retour ». Les cours de promenade notamment sont« lugubres et indignes » et les ressources médicales jugées insuffisantes. L’accès au sport est lui aussi tout relatif : les locaux sont étouffants, le matériel vétuste, le sport extérieur est souvent remis en question et l’accès est inéquitable selon le bâtiment. Le rapport pointe aussi le manque d’activités socio-culturelles, des cabines téléphoniques hors-service, ou encore des parloirs qui ne permettent pas d’intimité.

Salle de sport de la maison d’arrêt de Besançon. Photos du « CGLPL » lors de sa visite en 2024.

Pourtant, une grande partie des recommandations du « CGLPL » suite à cette visite sont les mêmes que lors de son précédent contrôle en 2018. Elles concernaient notamment de meilleures conditions matérielles d’hébergement, la rénovation des espaces communs, le respect de la capacité carcérale de l’établissement, mais aussi davantage de personnel d’encadrement. Alors pourquoi rien ne change ? Au téléphone, Dominique Simonnot, contrôleuse générale, explique :

« C’est à Besançon comme ailleurs. Le ministre en personne m’a répondu que les prisons étaient vétustes, en effet, mais qu’il n’y avait pas l’argent pour rénover. Par contre, il y a de l’argent pour les brouilleurs pour les portables, pour des doubles barreaudages aux fenêtres : on trouve de l’argent pour tout, sauf pour ça. »

Constat de l’état de délabrement des douches à la Maison d’arrêt de Besançon. Photos du « CGLPL » lors de sa visite en 2024.

À cette surpopulation, même les syndicats d’agent·e·s pénitentiaires préviennent que construire des prisons pour y remédier ne servira à rien : « plus on crée de places, plus on aura de détenus. Le problème est plus profond de ça », pointe Christophe Vernerey, représentant syndical Ufap-Unsa justice à la maison d’arrêt de Besançon. Les surveillant·e·s étaient d’ailleurs allé·e·s jusqu’à bloquer la maison d’arrêt au début de l’année pour dénoncer cette surpopulation.

Le « CGLPL » propose pourtant des solutions  : « nous on recommande un système de régulation pérenne, inscrit dans la loi et qui est contraignant. Si ce n’est pas contraignant, les juges nous ont dit qu’iels ne l’appliqueront pas, car iels en ont marre d’être pointé·e·s du doigt », rapporte Dominique Simonnot, soulignant au passage que les juges doivent sans cesse se montrer plus répressif·ve·s pour être crédibles dans l’institution.

La prison : un lieu de mort

L’État préfère donc enfermer, qu’importe si les conditions d’enfermement mettent les détenu·e·s en danger de morts. Dominique Simonnot rappelait pourtant l’urgence sanitaire actuelle dans une interview pour « Libération » : « il faut rappeler ce qu’est la prison sous canicule : l’année dernière, nous avons relevé cinquante degrés dans une cellule de trois personnes, au centre pénitentiaire de Grenoble-Varces (Isère). On peut en mourir. Si ça continue tout l’été comme ça, il y aura des malheurs, c’est sûr. »

Toute l’année, les conditions carcérales tuent déjà des prisonnier·e·s :  « environ 250 [mort·e·s] par an, dont plus de la moitié de suicides », prévenait la contrôleuse générale dans le dernier rapport annuel du « CGLPL » en 2026. Et la maison de Besançon n’en réchappe pas : en avril dernier, un détenu de 25 ans s’était donné la mort dans sa cellule. Dominique Simonnot ajoute : « Et voilà qu’enflent les meurtres carcéraux à mesure que croît le surpeuplement. Entre fin 2024 et fin 2025, cinq détenus tués par leur codétenu », ajoutait-elle.

Et, même sans parler de décès, le système carcéral s’assure de la mort sociale des détenu·e·s, loin de leurs proches, privés d’intimité et d’espaces communs. Les espoirs de réinsertion pour les condamné·e·s sont d’autant plus diminués après être passé·e par la case prison : les conséquences sur la santé physique et mentale liée à l’insalubrité, au manque d’activité, aux pratiques traumatisantes des agent·e·s pénitentiaires, mais aussi l’endettement, le manque d’accès au travail et à l’éducation, sont autant d’éléments qui empêchent un retour serein à une vie sociale ordinaire.

Cellule du quartier disciplinaire de la maison d’arrêt de Besançon. Photos du « CGLPL » lors de sa visite en 2024.

L’enfermement : le programme social de l’État

Y a-t-il vraiment de quoi s’étonner des traitements inhumains que subissent les prisonnier·e·s ? Revenons aux fonctions historiques de la prison. Dans son livre Sociologie de la prison, le sociologue Phillipe Combessi rappelle qu’après la Révolution française,  « on a intégré la pénibilité de l’enfermement et l’inconfort des détentions dans un objectif quasi thérapeutique, dans le droit-fil d’une logique inspirée de la pénitence et de la rédemption chrétiennes : souffrir pour racheter ses fautes. » S’agissant de la réinsertion, selon le chercheur, elle n’a été que l’illusion d’une réforme de la prison à cette époque, sans jamais être la priorité des autorités politiques.

On en fait malheureusement le constat sur le terrain : tous les services d’accompagnement, de prévention et de réinsertion manquent de budget et d’effectif en France : « il manque 5 000 surveillant·e·s et plus de 1 000 conseiller·e·s pénitentiaires d’insertion et de probation », détaille Dominique Simonnot dans le rapport du « CGLPL ».

En parallèle, l’État continue d’investir dans davantage de lieux d’enfermement, sans résultat positif en termes de récidive ou de baisse de la criminalité : « un·e détenu·e coûte 3 900 € chaque mois », rappelle Dominique Simonnot dans le rapport du « CGLPL ». La contrôleuse générale renchérit : « sacré loyer pour pareilles conditions. Les finances de l’État sont-elles inépuisables au point de les dilapider dans un trou sans fond et sans aucun résultat positif ? »

Visibiliser la prison et donner la parole aux détenu·e·s

Les organisations d’aide aux détenu·e·s et le contrôleur général des lieux de privation de liberté, qu’iels militent pour la réforme ou l’abolition des prisons, sont au moins d’accord sur un point : pour changer nos perspectives sur l’institution, il faut commencer par la rendre visible. Pour Phillipe Combessi, l’enjeu est démocratique : « en démocratie, la justice se doit d’être visible. » Pour le sociologue, cela irait dans le sens des droits des détenu·e·s, « qui verraient limiter les abus que l’ensemble du système leur fait subir ».

Cette visibilité passe notamment par un droit des prisonnier·e·s à s’exprimer par eux-mêmes. Mais aujourd’hui, l’institution empêche la parole des détenu·e·s : « nulle part n’est prévu un droit de pétition ou la possibilité pour les personnes privées de liberté de s’associer pour exiger et obtenir de l’établissement qui les prend en charge l’organisation d’un dialogue sur une question intéressant son fonctionnement. Et si rien n’exclut catégoriquement et a priori des initiatives collectives, celles-ci n’en sont pas pour autant admises. » regrette le « CGLPL ». Les prisonnier·e·s qui travaillent ne bénéficient pas non plus des droits collectifs ni de la liberté syndicale en vigueur à l’extérieur.

En Allemagne, les détenu·e·s possèdent un syndicat pour revendiquer des droits et dénoncer leurs traitements. Mais en France, en 1985, lorsque l’Association Syndicale des Prisonniers de France (« ASPF ») a tenté pendant un an de porter leurs revendications, elle s’est heurtée à l’administration pénitentiaire, qui a fini par avoir raison d’elle en empêchant sa constitution en association. L’ « ASPF » comptait alors mille sept cents adhérent·e·s dans les prisons.

Atelier de travail à la maison d’arrêt de Besançon. Photos du « CGLPL »lors de sa visite en 2024.

Penser la sécurité autrement que par l’enfermement

Concernant la visibilité des prisons, Hélène Nogues-Brunet, ingénieure en sciences du vivant et autrice de l’article Surveiller et punir à +4°C sur « AOC », n’est pas inquiète au téléphone. Pour elle, la crise climatique va obliger à regarder les lieux d’enfermement en face, qui sont les révélateurs de notre avenir collectif : « en ce moment on parle de la canicule, mais il y a aussi les inondations, le black-out électrique ou d’approvisionnement en alimentation ou en eau : ce sont des bombes à retardement. On va vers un avenir climatique qui va s’intensifier, se complexifier, ce sont des lieux qui vont de toute façon devenir visibles »

La chercheuse invite alors à profiter du dérèglement climatique pour penser les prisons autrement. Elle propose un système où la sécurité de la société ne tient pas sur un enfermement toujours plus massif en investissant dans davantage de contrôle, de prisons, d’isolement, mais où elle passe par une attention collective portée au soin. Un système où il y aurait « une gouvernance plus ouverte, qui intégrerait l’ensemble des habitant·e·s de ces lieux (détenu·e·s, familles, acteur·ice·s du territoires, etc). » En intégrant aussi « les travaux autour de la justice restaurative, qui mériterait qu’on lui accorde des budget et des moyens. » Elle se demande néanmoins : « est-ce que l’État est capable d’une transformation ? »

Gwenola Ricordeau, sociologue de la prison, croit en une transformation radicale du système pénal et de ses institutions telles que la police, la justice et la prison. Dans un ouvrage sur les violences sexistes et sexuelles, elle défend un fonctionnement où «  il ne s’agit pas de seulement faire sans – sans la prison, sans la police et sans la justice. »  C’est tout le système qui est à repenser pour que l’abolition des prisons puissent advenir, selon elle. « Cette abolition viendra plus probablement du système lui-même, de la montée en puissance de nouvelles technologies plus compétitives face au coût de l’enfermement, voire d’une montée de la sensibilité sociale à l’enfermement. » Une sensibilité qui se construit à travers les discours médiatiques qui traitent la prison autrement qu’à travers l’indignation des surveillants par les livraisons de colis. Mais aussi à travers les revendications des collectifs et des associations pour les détenu·e·s, et l’accès à la parole des prisonnier·e·s.

Juliette Alonzo