Derrière une coupe rase dans le Haut-Jura, c’est le monde de la finance qui s’empare de forêts
Sur les hauteurs de Septmoncel, une commune nichée au cœur du Parc naturel régional (« PNR ») du Haut-Jura, une récente coupe rase de près de 20 hectares a beaucoup fait parler d’elle. Aux manettes de l’opération, France Valley, un « gestionnaire de portefeuille » très structuré, se revendiquant comme le premier gérant privé d’actifs dits « naturels » et bénéficiant du label d’État « Greenfin ». Bien que l’entreprise se soit longuement expliquée sur les raisons de cette coupe dans un communiqué, au-delà de ce cas particulier c’est tout un modèle capitaliste, avec ses avantages fiscaux et patrimoniaux, qui trouve aujourd’hui en la forêt un nouvel eldorado profitable ainsi qu’une bonne occasion de « faire du vert ». Notre enquête.
La forêt, un bien commun privé qui attend d’être exploité
En France, les trois quarts des forêts sont détenues par des personnes privées, morales ou physiques. Seul le quart restant, soit près de 4,5 millions d’hectares (ha), est détenu par l’État et les collectivités territoriales, principalement les communes, et donc géré par l’Office national des forêts (« ONF »). Selon le Centre national de la propriété forestière (« CNPF ») de Bourgogne-Franche-Comté, établissement public en charge « du développement de la gestion durable des forêts privées », 55 % des forêts franc-comtoises sont publiques. Un chiffre nettement supérieur à bien d’autres régions de France, comme par exemple en région Nouvelle-Aquitaine, où plus de 90 % de la forêt est privée.
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À l’échelle nationale comme locale, la majeure partie de la ressource en bois est détenue par un tout petit nombre, souvent des professionnels de la filière. L’autre partie, extrêmement morcelée, est répartie entre d’innombrables mains. Depuis plusieurs années, l’État a pour volonté de réorganiser ces milliers de parcelles pour qu’elles deviennent profitables. Un processus qui pourrait s’apparenter quelque peu au remembrement agricole entrepris au sortir de la Seconde Guerre mondiale pour favoriser les gains de productivité par l’arrivée de nouvelles machines. Ce remembrement, aux très lourdes conséquences sociales et environnementales, a fait basculer le monde paysan dans une logique productiviste et exportatrice et a construit notre modèle agricole actuel.
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Publié en 2024, un rapport commandé par Élisabeth Borne, alors Première ministre, intitulé « Mise en gestion durable de la forêt française privée », conclut que cette mise en gestion permettrait « d’améliorer l’approvisionnement en bois de l’aval de la filière, d’éviter l’effondrement du puits de carbone forestier et de réduire le déficit commercial de la filière tout en préservant la biodiversité spécifique aux milieux forestiers ». Le cap est donc donné, et dans un moment où le bois apparaît être une alternative au pétrole pour bien des usages et un pilier face au réchauffement climatique, la finance et les capitaux privés semblent avoir flairé une nouvelle piste. Mais l’arrivée de milliards d’euros en forêt fait déjà réagir la présidence de la Fédération nationale des sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (« SAFER »), qui va même jusqu’à évoquer une « bulle spéculative ».
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La finance et son « véhicule » forestier d’optimisation
Débuté en 2011, c’est un véritable travail de lobbying et de « promotion d’un concept de forêt d’investissement » qu’a notamment exercé auprès des institutions et parlementaires l’Association des sociétés et groupements fonciers et forestiers (« ASFFOR ») pour « faire progressivement du placement forestier une classe d’actifs », peut-on lire dans un compte rendu de réunion. En 2015, lors de la « COP21 », cette association, « qui se situe à la rencontre du monde de la forêt et des professions financières » manifestait son intention de « créer les conditions incitatives à la venue de capitaux » en forêt. Enfin, en 2017, celle-ci disait travailler « aux différents textes d’application (décret et règlement général de l’AMF) ».
Il aura fallu attendre l’année 2019 pour que l’Autorité des marchés financiers (« AMF ») officialise le Groupement forestier d’investissement, ou « GFI », et rende ainsi la forêt accessible à toutes celles et ceux voulant « mettre au vert » et « diversifier [leur] patrimoine », sans avoir à se salir les mains dans des travaux forestiers. Que vous ayez quelques milliers ou plusieurs millions à placer dans des « des parts de forêt », vous trouverez derrière chaque « GFI » un gestionnaire de fonds qui achètera et gérera des bois pour vous. Ce « véhicule » est ainsi devenu pour la forêt ce qu’est une Société civile de placement immobilier (« SCPI »), ou « pierre-papier », dans l’immobilier, « l’AMF » encadrant ces deux « sociétés de gestion » de la même manière.
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Mais ce n’est pas que pour les bienfaits séculaires des arbres et les nombreux atouts des produits ligneux que les financiers se sont intéressés à la forêt. C’est aussi pour faire bénéficier à leurs client·e·s de vieux et alléchants avantages fiscaux, spécifiques à ce type de foncier. Les investisseurs peuvent ainsi disposer d’une réduction d’impôt sur le revenu de 18 %, d’une exonération d’Impôt sur la fortune immobilière (« IFI ») ou encore d’un abattement « assez prodigieux », selon Éric Bengel, directeur associé de France Valley et fondateur du média « Gestion de Fortune », de 75 % sur les droits de succession permis par l’« amendement Monichon », amendement d’une loi de 1930, voté en 1959. Une loi que l’association « Canopée Forêt Vivante » aimerait bien faire revoir.
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France Valley , un enfant de financiers devenu leader des « actifs naturels »
France Valley, ou « l’expertise financière au service de la nature » selon son slogan, est aujourd’hui au sommet du marché de la gestion de fonds investis en « actifs naturels » ; entendez forêts, terres agricoles et vignobles. Mais si celle-ci ne communique quasiment que sur ces activités, elle gère aussi d’importants fonds en immobilier, plus rentables mais beaucoup moins « verts ». À la tête de cette machine bien huilée, et organisée aujourd’hui autour d’une cinquantaine de personnes, un boys band issu du « Groupe La Française », société aux plus de 163 milliards d’euros « d’actifs sous gestion », et filiale du « Crédit Mutuel ».
Arnaud Filhol, co-fondateur directeur général de France Valley et actuel administrateur et contrôleur des comptes de l’« ASFFOR », explique dans une vidéo promotionnelle qu’« après la crise financière de 2008, il n’y avait aucune société de gestion qui s’était réellement emparée de la forêt pour en faire un actif ». En mettant à profit leurs compétences en « asset managment », les fondateurs ont réussi à se saisir du « poumon vert » pour en faire un « actif » jugé « très primitif » par Eric Bengel.
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En position hégémonique face à ses sept concurrents « financiers-sylviculteurs », France Valley promeut et crédibilise ses activités via son « véhicule » phare, le « GFI France Valley Patrimoine ». Un fonds idéal « pour toutes vos problématiques de transmission », selon Laurence Farin, directrice commerciale, composé de 10 000 « associés », 200 forêts, 31 000 hectares, et valorisé à plus de 682 millions d’euros. En 2025, la société a représenté à elle seule 4,6 % des transactions forestières sur le territoire national pour près de 8,25 % de leur montant total, selon nos calculs 1,2. Gérant pas loin de 1,4 milliard d’euros en forêt, elle est devenue une véritable machine à acheter de très grandes parcelles et domaines boisés, en France, mais également à travers toute l’Europe, avec plus de 74 000 hectares sous exploitation.
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Label « Greenfin » et Bureau Veritas , la machine à certifier
France Valley fut la première entreprise à obtenir le label « Greenfin » pour un fonds forestier. Et sur les 106 fonds labéllisés à cette heure, 15 % sont ceux de cette société. Label d’État né après l’Accord de Paris en 2015 et considéré comme « exigeant », « Greenfin » s’adresse aux « acteurs financiers qui agissent au service du bien commun grâce à des pratiques transparentes et durables » peut-on lire sur le site du ministère de la Transition écologique. Le label a vocation à toucher aussi bien des fonds d’investissement qui s’intéressent, en France mais aussi en Europe, aux domaines de l’énergie, de l’industrie ou des « transports propres ». En 2023, l’entrée « dans la nomenclature des éco-activités » de « la filière nucléaire » avait fait des remous.
Censé guider et rassurer toute personne qui voudrait « réveiller son argent pour la planète », le label est octroyé après « analyse des documents réglementaires ou commerciaux, du relevé de portefeuille et du rapport de gestion du fonds et des entretiens avec les dirigeants du fonds ». L’attribution du label est ainsi faite sur une base « purement documentaire », aucun contrôle de terrain sur les investissements réalisés par les fonds n’est obligatoire. Ceci a été confirmé par un responsable du Fonds mondial pour la nature ( « WWF » ), siégeant au comité de rédaction du référentiel « Greenfin », dans un échange de mails que nous avons pu consulter et tenu avec un propriétaire de parcelles attenantes à celles que possède France Valley à Septmoncel.
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En outre, depuis janvier 2026, l’État ne fait plus partie des organismes qui délivrent « Greenfin ». Ainsi, après la vente très critiquée de Novethic, média et organe certificateur public de la Caisse des dépôts et consignations ( « CDC » ), à un acteur privé, les pouvoirs publics n’assurent plus que la rédaction du référentiel du label. Contactés, la « CDC », et Novethic nous ont confirmé qu’ils n’exercent plus l’activité de labellisation, contrairement aux informations présentes sur le site du ministère il y a encore quelques jours. Ce sont donc les géants EY France, Afnor Certification et Bureau Veritas, qui a repris les activités de Novethic, qui ont l’entière responsabilité d’attribuer, de confirmer ou de retirer le label. Bureau Veritas, qui s’occupe des fonds de France Valley, a par ailleurs vu arriver en décembre 2025 au sein de son conseil d’administration, en tant que vice-président et administrateur référent, Geoffroy Roux de Bézieux, ancien patron du Mouvement des entreprises de France ( « MEDEF »).
Partant « du principe que les flux financiers sont des leviers de destruction ou de régénération du vivant », le « Responsable Plaidoyer Finance Durable » du « WWF », conclut son mail sur un ton assez évocateur en disant que « la finance est largement un miroir de l’économie réelle ». Alors, quand la force publique déploie tant de moyens à la création d’un label s’adressant à des fonds présentés comme agissant au « service du bien commun », mais que celle-ci se désengage de son attribution, de sa surveillance, et de son renouvellement, quel contrôle démocratique est-il encore possible d’exercer sur des organismes privés d’envergure mondiale ?
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À en croire l’évolution rapide de France Valley, la forêt parait être un « actif » très rentable à l’heure du réchauffement climatique. Si rentable et vertueux que la société est en train de lancer un fonds européen d’afforestation « conçu pour les investisseurs institutionnels souhaitant conjuguer rentabilité et contribution environnementale », peut-on lire sur leur site dédié. L’entreprise s’engage donc sur le marché des « crédits carbone ». Une chose qui n’est pas tant nouvelle pour ses fondateurs, puisqu’en 2020 déjà, ils fondaient Horizon2050, une association dont le but est de « renforcer la capacité des puits naturels de carbone ou de les créer », d’après leur communiqué de lancement. Par ailleurs, en tant que membre de l’Organization for Biodiversity Certificates ( « OBC » ), aux côtés de groupes cotés en bourse comme Kering, Pernod Ricard ou Bouygues, France Valley nous dit « suivre avec attention les travaux scientifiques » menés autour des « crédits biodiversité », un dispositif nouveau soutenu par la puissance publique. Affaire à suivre.
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Antoine Mermet
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Illustration d’en-tête : Lieu de la coupe rase à Septmoncel. L’entreprise dit avoir replanté des cèdres, des douglas et des mélèzes d’Europe pour un total de 35 000 plants, dont beaucoup ont séché lors des canicules consécutives. Antoine Mermet / Hans Lucas.
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Et la coupe rase à Septmoncel dans tout ça ?
C’est notamment l’association « Régénération forêts Ô Jura » qui a sonné l’alerte au travers d’un article publié mi-juin 2026 dans « la Voix du Jura » au sujet de cette coupe à blanc réalisée sur un bois de 30,5 hectares, acheté en 2017 pour 309 000 euros, soit plus de 10 000 euros par hectare. L’article fut très relayé et France Valley s’empressa de répondre dans un long communiqué pour exprimer les raisons qui l’ont poussé à une telle coupe.
Sur un ancien site de l’entreprise, nous avons retrouvé que ce bois avait un objectif de « rendement ». Contacté, France Valley nous a répondu sur ce point que « la mention ‘rendement’ figurant sur notre ancien site doit être comprise au sens forestier et économique du peuplement : elle indiquait que les bois présents sur ces parcelles approchaient de leur maturité et avaient vocation à être prélevés progressivement, en conservant un couvert forestier continu, puis valorisés. Il est important de préciser que cette notion ne correspond en aucun cas à un rendement financier attendu par nos porteurs de parts qui dicterait nos décisions sylvicoles. Les décisions de coupe sont prises en fonction de l’état, de la maturité et de l’évolution des peuplements, ainsi que des contraintes sanitaires et sylvicoles, elles ne sont pas déterminées par un objectif de rentabilité. Nous considérons cependant qu’il est possible de concilier un rendement modéré avec la préservation de la nature, et même avec l’amélioration de sa capacité d’accueil pour la biodiversité et sa contribution à la limitation du réchauffement climatique. ».
Questionné sur la manière de gérer la propagation des scolytes typographes, France Valley pointe du doigt le manque de gestion des propriétaires forestiers : « plusieurs coupes intermédiaires ont été réalisées dès 2018 pour tenter d’endiguer la progression de l’infestation de scolytes […]. Si l’ensemble des propriétaires forestiers du Jura agissait de la même manière, plutôt que de laisser la forêt s’infester entièrement (ce qui contraint ensuite à des coupes rases), certaines forêts d’épicéas de la région auraient sans doute pu être sauvées. Mais un suivi sanitaire continu suppose des moyens et des connaissances que tous les propriétaires n’ont pas ».
Aussi, France Valley, depuis la médiatisation de cette coupe, s’obstine à dire que la parcelle AE 108 ne leur appartient pas. Or, d’après nos recherches, l’entreprise possède bien les parcelles cadastrées AE 12, AE 37, AE 38, AE41 et AE 108 (parcelle issue d’une division de la parcelle AE 36).
Par ailleurs, le propriétaire de parcelles adjacentes à celles de France Valley nous a indiqué avoir alerté par mail plusieurs organismes, dont Bureau Veritas, le « WWF », et ministère de la Transition écologique. Nous avons pu prendre connaissances de leurs réponses.
Bureau Veritas, confirme que « le processus de labellisation Greenfin prévoit la vérification documentaire de la certification des forêts détenues en portefeuille selon des standards reconnus internationalement tels que le PEFC » mais que « ce processus ne prévoit pas de vérification sur le terrain de la conformité des coupes aux normes de gestion forestière PEFC ou aux dispositions réglementaires ». Bureau Veritas dit clore l’alerte lancée sur ces parcelles au regard des seules « informations transmises par France Valley », c’est-à-dire les informations publiées dans le communiqué, nous indique le gestionnaire de fonds.
De son côté, le « WWF » a répondu « sous le contrôle des experts forêt du WWF qu’une coupe rase, même couverte par une obligation sanitaire liée aux scolytes et même si elle était ‘conforme’ sur le papier (chose que nous ne pouvons vérifier), reste une atteinte lourde à un écosystème et à un paysage vécue par ceux qui y vivent ». Si le « WWF » juge bon de rester présent au sein du comité de rédaction de « Greenfin » c’est pour « corriger » le référentiel et « porter des critères scientifiques, sur la forêt comme sur la pêche, sur le gaz ou sur d’autres activités économiques ».
Enfin, le ministère de la Transition écologique dit avoir « engagé plusieurs vérifications auprès de la Direction des territoires du Jura, de l’organisme certificateur du fonds concerné, ainsi que France Valley », et constaté que « les éléments recueillis sont concordants et indiquent que les coupes sur les parcelles bénéficiant du label ont fait l’objet de déclarations de coupe d’urgence conformes auprès du Centre national de la propriété forestière en lien avec les attaques importantes et successives de scolyte ». Le ministère finit par conclure que « ce cas confirme l’importance d’un label Greenfin exigeant et permettant de prendre en compte la diversité des enjeux forestiers actuels ».
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Antoine Mermet
