Territoire de Belfort/Câre de Béfoûe, la langue franc-comtoise en héritage

D’abord il y a Le Chant du Rosemont en 1525 – premier texte connu en franc-comtois – puis sa redécouverte tardive au XIXème siècle ; époque ou d’autres lui ont succédé, de différentes tailles, de différentes formes, de différents styles. Ainsi, en 1881, la langue franc-comtoise est utilisée dans la presse comme dans Le Libéral de l’Est, journal de Belfort qui propose quelques billets politiques ainsi qu’une chronique nommée Lettre d’un réserviste et diffusée en plusieurs épisodes. Elle conte les états d’âme d’un dénommé Coulas, réserviste à Besançon et de son ami l’Ugeaine, resté dans le hameau de Leupe, à Sevenans.

En 1887, dans La Revue d’Alsace, le journaliste Joseph Liblin (1811-1899) originaire du village de Grosne, fait paraître un article nommé « Idiome roman de la Trouée de Belfort » avec un lexique de 48 pages dont les mots ont été collectés dans « des villages de l’extrême frontière de Rougemont-le-Château jusqu’à Croix, aux confins de la Suisse et du département du Doubs ». Joseph Liblin indique ainsi qu’à Belfort/Béfoûe : « l’idiome roman y est aujourd’hui, pour ainsi dire, absolument ignoré. »

Le témoignane de Joseph Liblin ne découragera guère Auguste Vautherin (1831-1928) d’écrire son incroyable Glossaire du patois de Châtenois avec vocables des autres localités du Territoire de Belfort et des environs. C’est dans cet ouvrage de référence de 543 pages, publié en 1896, que sont identifiés quatre dialectes francs-comtois distincts en usage dans le Territoire : le montagnon (Giromagny), l’ajoulot (Delle), le Châtenois (Châtenois-les-Forges), le central-Belfortain (Belfort). Auguste Vautherin pousse même l’analyse des isoglosses à son paroxysme en identifiant des sous-dialectes dits « sous-montagnon » comme le salbérien ou le brassin ; tous aujourd’hui plus ou moins disparus.

Quelques années plus tard, lorsqu’il décrit des « coiffures, cornettes et câles des environs de Belfort », Auguste Vautherin fera d’ailleurs le rapprochement entre l’espace culturel et linguistique commun entre le Territoire de Belfort et le Pays de Porrentruy : Nos cornettes sont essentiellement comtoises ; on les remarque à Porrentruy ce qui, avec le patois, indique une parente ethnique très proche.

Des décennies encore après, en 1984, quand est fondée l’Union des patoisants en langue romane de la Trouée de Belfort et régions limitrophes, association présidée par Lucien Renoux, l’ajoulot est devenu le dialecte principal en usage, prêt à devenir le franc-comtois moderne. Puis l’idée de partager une culture linguistique commune est enfin comprise : On se souviendra de cette assemblée réunissant les gens de la Trouée de Belfort. Chaque coin de notre région : du Sous-Vosgien à la Basse Savoureuse : avait ses représentants. Nos amis du Haut-Rhin étaient là, fiers et enthousiastes, la Trouée de Belfort n’est-elle pas assi appelée : Col de Valdieu ? Ceux du Doubs témoignaient de l’antique union du Pays de Montbéliard avec le Comté de Belfort. Quant à la Haute-Saône, elle nous apportait le salut de l’ancienne Comté de qui, précisément, notre patois tient par toutes les fibres de son être ! Trouée de Belfort et régions limitrophes, cette désignation est bien à sa place.

La jeune République et Canton du Jura en Suisse est oubliée de l’énoncée, mais de très bons échanges associatifs auront bien lieu par la suite. Échanges déjà pressentis dans le Glossaire Français-Patois, Ajoie – Romandie Franche-Comté publié en 1982 par Maurice Bidaux (1908-2000), une des grandes plumes comtophone du Territoire, originaire de Villars-le-Sec.

Et la liste des grandes figures comtophones du « Câre de Béfoûe » ne peut être complète sans évoquer Valérie Bron née Gelin (1921-2020). Native de Boncourt en Suisse, elle a vécu la majeure partie de sa vie à Delle et a publié le livre Patois de Belfort-Montbéliard et du canton du Jura en 2011. L’ouvrage intègre une préface et quelques phrases de dialogue rédigées par François Busser, lui aussi à l’origine de plusieurs travaux littéraires, tous remarquables ! Ce dernier, ancien maire de Banvillars/Banv’lai et ancien président de l’Union des patoisants en langue romane de Belfort-Montbéliard (l’association a changé de nom depuis 1984) écrit encore aujourd’hui. Quant à sa fille, Marianne Meiller, elle est présidente de l’association depuis 2018.

Enfin, plus discrète, une section nommée « Les patoisants de la Haute-Savoureuse » ou parfois « Djoza potois » est toujours active au sein du Club de l’Amitié de Chaux, près de Giromagny. Une des membres de la section, Marthe Peltier de Riervescemont, écrit d’ailleurs un article en dialecte montagnon pour le magazine La Vôge, et ça depuis plusieurs années.

Et ce n’est là qu’une analyse succincte des nombreuses œuvres écrites en frainc-comtou dans ce coin de l’antique Séquanie, et il y aurait tant à dire à propos de ces œuvres toujours diverses et colorées par les émotions qu’elles dégagent et suscitent, dont la fierté et l’abnégation. Ainsi, contrairement à ce que dit la légende, le Lion de Belfort a bien une langue et elle est franc-comtoise !

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Billy Fumey
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Illustration d’en-tête : Illustration du toponyme Belfort/Béfoûe avec différents étendards comtois – Crédit : Billy Fumey.