À Besançon-Planoise, la colère des habitant·e·s de la rue Albrecht Dürer

Il y avait du mécontentement, hier après-midi au siège du bailleur social « Loge GBM » situé rue André Boulloche. Un brin de nostalgie aussi. « Ça n’a pas toujours été aussi compliqué, sur la rue Dürer comme dans le reste du quartier. Les choses se sont dégradées depuis quelques années, mais, ces derniers temps, c’est vraiment devenu invivable » expose Ouarda Hakkar, à l’origine d’un groupe « Facebook » intitulé « Planoise n’est pas une décharge publique ». « Ce fil nous a permis de documenter les problématiques, d’échanger entre nous mais aussi de soutenir que la population est loin d’accepter la situation » précise une camarade. Comme elles, une vingtaine d’habitant·e·s ont également tenu à faire part de leurs protestations. Aux tracas déjà nombreux du quotidien, squats, deals et dégradations ayant récemment achevé de constituer cette fronde.
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Tour à tour, c’est la sociologie d’une micro-société qui apparaît dans toute sa diversité : des retraité·e·s, plusieurs personnes en fauteuil roulant, un père de famille avec son enfant en bas âge, un jeune demandeur d’emploi, une blouse blanche… Toutes et tous ont pour point commun de vivre rue Albrecht Dürer ou ses environs immédiats, avec comme interlocuteur exclusif « Loge GBM ». Un acteur majeur à Planoise, qui s’est plié à cet exercice périlleux d’écoute, de dialogue et de concertation. Par la voix de Christophe Moyse, directeur des projets transverses et proximité, adjoint de divers·e·s responsables affecté·e·s à la médiation, à la propreté ou au patrimoine, la petite manifestation, prévue devant les locaux, s’est muée en réunion de doléances. Pendant près de deux heures, la liste des anomalies rencontrées, qui semblait interminable, a été déroulée.

« Moi je vis ici depuis quatre ans, j’ai déjà subi deux cambriolages et une agression physique devant ma fille de deux ans. Tout les documents ont été transmis aux bureaux compétents pour une demande de relogement, ça fait un an et demi que j’attends » expose une femme en guise d’introduction. En premier lieu, ce sont d’abord les incidents graves qui animent fortement les débats. Loin de minimiser ces faits, le bailleur maintient qu’il tente de faire son maximum en la matière : « Il faut le dire, le secteur est gangrené par le trafic. Bien des opérations ont été menées sur ce qui pose le plus de soucis à notre échelle, ici, l’occupation illicite d’appartements. Sur les deux derniers mois, six logements ont ainsi été repris et condamnés. Mais ces mesures ne sont pas si simples à appliquer, il faut veiller au respect de certains droits et agir de concert avec des services spécialisés » argumente Isabelle Marques.
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Lors de la réunion qui s’est tenue hier après-midi, deux heures de discussions se sont enchaînées entre les responsables de « Loge GBM » et une vingtaine d’habitant·e·s.

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Une réalité parfois difficile à entendre, même si la plupart des prérogatives sont bien du ressort de la police nationale ou de la nouvelle majorité municipale. «
Deux réduits destinés aux poubelles ont été incendiés, à ce stade nous ne pouvons rien faire d’autre que de nous en remettre au commissariat qui mène une enquête appuyée. Mais pour limiter l’effet de nouveaux sinistres s’il venaient à se reproduire, nous étudions la mise en place de conteneurs extérieurs. Ce n’est pas toujours idéal car la question des dépôts allochtones risque de revenir, mais on a considéré que c’était un moindre mal par rapport à la sécurité des riverain·e·s. Sauf que juste pour aboutir à cette solution, il y a des coûts, concertations et accords à trouver avec différentes administrations. Toutes sont au courant et de bonne volonté donc ça va se faire, mais ça prend du temps » précise encore un ponte de « Loge GBM ».

« Pour les encombrants, c’est pareil. On peut blâmer les locataires, or c’est souvent une carence sur le transport et la manutention, par exemple lors d’un déménagement. Dans d’autres villes, la municipalité instaure une date régulière à ce sujet, ce qui permet à chacun·e de laisser un frigo hors d’usage ou un meuble cassé devant son domicile pour qu’il soit embarqué dans des conditions et délais satisfaisants » tranche une assistance d’éducation. « Ce volet, c’est 7 000 m² et environ 200 000€ par an juste pour nous à Planoise, nous réfléchissons donc à des alternatives » reconnaît un cadre. Rapidement, l’insertion amène aux incivilités, mais surtout aux manquements. « Certains communs ne sont jamais nettoyés, c’est indécent. Quand j’ai 21,90€ de charges mensuelles là-dessus alors que je dois m’en occuper moi-même, je m’étrangle. Si vous manquez de personnel, embauchez-moi » lance un planoisien.
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Sur le papier, la rue Albrecht Dürer a tout pour plaire : un lien entre le bucolique parc urbain et la zone commerciale animée de Cassin, des façades attrayantes, de nombreuses infrastructures (une école maternelle, un centre de loisir, des associations…). Mais, depuis plusieurs années maintenant, les conditions de vie se sont dégradées.

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Puis un trentenaire enchaîne,
le ton cassé. « Je suis place de l’Europe, depuis janvier 2021. Dès mon entrée, j’ai signalé un souci majeur sur les radiateurs. Une intervention vient d’être effectuée, je ne sais pas encore si cela fonctionne, mais voilà déjà quatre années passées dans ces conditions. Entre ça, les moisissures et les infiltrations d’air suite à des travaux inaboutis, ça n’allait déjà pas. Puis, sans revenir longuement dessus, ça a été le rythme des fours. Un jour, je me suis opposé à ce qu’un guetteur mette un canapé devant ma porte. Depuis, j’ai essuyé des menaces de mort et autres serrures défoncées. Bien sûr, je n’ai pas déposé plainte ; j’ai ma femme et ma gosse, à qui je veux éviter des représailles. Notre départ est acté, mais les propositions sont pour l’instant insatisfaisantes pour des raisons géographiques et médicales. En attendant, c’est avec cet ensemble intenable qu’on doit essayer de vivre ».

Ascenseurs défaillants ou en panne, interphones défectueux, boîtes aux lettres forcées, portes principales broyées, présence de rats, complètent encore un panorama chaotique. « On ne mésestime pas votre volonté, mais il y a un gros problème de communication qui confine à l’abandon. Quand on remonte un trouble, le traitement derrière est très perfectible. Si bien que les choses pourrissent, s’enveniment, prennent une dimension critique » résume Aziz Koussouri pour l’association « CLCV ». Christophe Moyse estimant que des discussions franches de ce type amènent à pleinement prendre en compte ces préoccupations de terrain, il entrevoit la possible constitution de référent·e·s volontaires par blocs d’immeubles. Entre réserves et enthousiasme, le « coup de gueule » a permis de poser les choses ; maintenant, les protagonistes espèrent surtout des suites concrètes.

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Illustration d’en-tête : Aperçu de la rue Albrecht Dürer, à Besançon-Planoise.