Les néologismes en franc-comtois

Une langue vivante est une langue qui chaque jour se réinvente. Ainsi, des mots disparaissent, d’autres apparaissent. Parmi ces derniers, nombreux sont des néologismes, c’est-à-dire des mots nouveaux empruntés à une autre langue, des mots existants mais changeant de sens, et surtout des mots inventés de toutes pièces pour désigner à la fois des réalités nouvelles, des réalités préexistantes mal définies, mais aussi des réalités plus anciennes et dont l’appréciation a changé.

Si nous prenons l’exemple de la langue française, elle a ainsi été enrichie de nombreux néologismes durant la révolution industrielle, qui ont désigné et défini des évolutions techniques (« locomotive » en 1825, « automobile » en 1866, « avion » en 1875…) ou des évolutions scientifiques (« paléontologie » en 1832, « dinosaure » en 1841…). Le XXe siècle a lui aussi apporté son lot de mots nouveaux issus du grand bon technologique d’après guerre : « robot » en 1921, « téléportation » en 1931, « informatique » en 1962, ou « internet », devenu officiel seulement en 1983. Enfin, ces dernières années, les néologismes désignent aussi des faits de société comme le mot « hypertrucage » proposé en 2019 par l’Office québécois de la langue française pour remplacer l’anglicisme « deepfake », ou encore le mot « narchomicide » en 2023, désignant les meurtres liés aux trafics de drogue.

Dans l’Europe des langues régionales, l’invention de mots nouveaux est une discipline bien risquée, souvent jugée à tort comme trop fantaisiste. Ainsi, l’initiative n’est pas toujours bien comprise et les critiques sont nombreuses. Dans la francophonie, ce qui est acceptable pour le français ne l’est pas toujours pour les autres langues. Pour enrichir la langue française, on peut inventer des mots ou alors les emprunter à l’anglais pour les choses de l’informatique, à l’italien pour les choses de la musique classique, au japonais pour les choses des arts martiaux ; mais cela semble interdit pour enrichir l’arpitan ou le franc-comtois. Est-ce ainsi deux langues condamnées à traîner un vocabulaire archaïque et obsolète arrêté à l’aube du XXe siècle et à utiliser par défaut les mots de la langue française avec qui elles sont en contact permanent ? Pas du tout ! Concernant le franc-comtois, en plus de nombreux mots empruntés depuis longtemps à l’allemand dans les domaines agricole et industriel, et au français dans le domaine administratif, un comtophone suisse, Jean-Marie Moine, lui a donné suffisamment de mots nouveaux, à travers un dictionnaire de plus de 20 000 entrées, pour adapter la langue à notre société du XXIe siècle et à ses technologies et ses faits sociétaux. L’auteur s’exprimait ainsi en 2012 : « Depuis la révolution industrielle, ce pauvre patois a été tellement malmené, que les gens n’ont plus suivi son évolution. Tous les mots techniques arrivés depuis le XIXe siècle n’ont pas de traduction. »

Le natif de Montignez, dans la République et Canton du Jura, a ainsi offert des dizaines de néologismes utilisés quotidiennement aujourd’hui par bon nombre de comtophones : « laivimaidge » (télévision), « laividjâse » (téléphone), « lévivoit » (téléscope), « oûerd’nâtou » (ordinateur), « aichtronèevou » (astronaute), « âtoué-virâyou » (satellite), « r’djannou » (robot), « oûejé d’fie » (avion), « dieun’là » (nucléaire), « ïntrenet » (internet), « airtifichiâ ailuainche » (intelligence artificielle)… Et « véyafoidgiescienche » alors ? C’est littéralement la « science des vieux fossiles », c’est-à-dire la paléontologie ! Et avec ses vingt-trois lettres (ce qui en fait un des mots les plus longs de la langue franc-comtoise), « véyâfoidgiescienchouses » désigne des femmes paléontologues. Si elles ont la chance de parler franc-comtois, elles peuvent ainsi nommer le dinosaure de deux façons : soit « dunaujore », emprunt à l’anglais « dinosaur » (comme l’a fait le français) ; soit « épairuvaint yézaîdge », littéralement « lézard épouvantable, de la façon dont le mot a été pensé par le zoologiste britannique Richard Owen lorsqu’il a assemblé les mots grecs « deinos » (terrible) et « sauros » (lézard). Les néologismes, ou plutôt, comme on dit en franc-comtois, les « neûloudgichmes », eux, sont moins terribles, finalement !

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Illustration d’en-tête : mise en situation de l’usage du mot « véyâfoidgiescienchouses » (femmes paléontologues).