« Ce n’est pas l’ultragauche qui fait que ça pète, mais dix ans de Macron » : Le 17 octobre à Besançon, chronique d’un soulèvement populaire
« Ensemble, nous allons écrire une page d’histoire ». Par ces simples mots, Frédéric Vuillaume lançait la marche du 17 octobre à Besançon. Derrière lui, plusieurs milliers de protestataires pressant le pas pour l’inconnu. Seule boussole commune à tous/toutes, une exaspération viscérale contre le régime d’Emmanuel Macron qui entend s’exprimer. Difficile de résumer toutes les fulgurances de cette journée en un article, tant les sociologies, revendications, organisations avec street-medics ou crèche autogérée, place des femmes et minorités de genre, gestion du maintien de l’ordre, affrontements, réactions et conséquences, mériteraient un traitement à part entière. Dans la capitale comtoise, comme partout en France. Constamment sur le terrain, « le Ch’ni » va néanmoins tenter de vous résumer les principaux éléments locaux.
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« Plus rien le 10 ou 15 du mois »
Un premier rendez-vous était donné à 10h00 au rond-point de Chalezeule, occupé depuis 2018. Une centaine de protagonistes s’y sont ainsi retrouvé·e·s, afin de dresser les actions possibles au cours de la journée. Entre les uniformes dépêché·e·s et un automobiliste agressif, un journaliste de « l’Est Républicain » – propriété du « Crédit Mutuel » – a été viré des discussions. À l’instar de plusieurs titres comtois, il est reproché à ce média sa ligne éditoriale policière et la publication systématique d’images non-floutées, qui mettent en danger les participant·e·s. Un verre partagé et de nombreux débats plus tard, divers détachements se sont formés pour traverser les passages pétions à la queue-leu-leu et ainsi impacter la circulation de manière détournée. Une opération peu appréciée des gardien·ne·s de la paix, qui interviendront sans trop de zèle.
Seconde convergence dès 13h00 place de la Révolution, où l’afflux escompté commence malgré la pluie. On retrouve progressivement d’ancien·ne·s « Gilets jaunes », des figures syndicales, quelques retraité·e·s, une somme de lycéen·ne·s/étudiant·e·s et de représentant·e·s de la classe moyenne inférieure telle que des enseignant·e·s, des cheminot·e·s ou des postiers/postières, mais également des artisan·e·s, des commerçant·e·s, ou encore un avocat du barreau. Toutes et tous se disent exaspéré·e·s par une situation économique moribonde, une justice sociale qui se fait encore attendre, des perspectives d’avenir toujours plus incertaines. « La crainte du lendemain, ce n’est pas qu’une image. Beaucoup ici travaillent mais n’ont déjà plus rien le 10 ou 15 du mois, alors que tout augmente, on ne peut pas continuer » explique un magasinier qui touche un peu plus que le SMIC.
Si la tendance politique penche à gauche, bien des voix ne se reconnaissent dans aucun bloc ou rejettent toute étiquette partisane ; quand une poignée assume aussi ses idées conservatrices et patriotes, à l’image de cet ex des ronds-points qui se définit volontiers « de droite dure ». Mais chez les moins de vingt-cinq ans, il y a surtout beaucoup de néo-militant·e·s qui se sont impliqué·e·s au fil des révoltes survenues ces derniers jours. « On ne va pas se mentir, l’essentiel des jeunes ici est plutôt pour Mélenchon. Mais ce que ne comprennent pas les chaînes infos, c’est qu’il s’agit d’un débouché et pas d’une conviction. ‘La France Insoumise’ a été le seul grand parti à faire le job pendant les blocus, vous croyez que je vais me retourner vers les autres qui passent leurs temps à nous mépriser et nous insulter ? » analyse un élève de Victor Hugo à Besançon-Planoise.
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La capitale comtoise en état de siège
Énième démonstration du caractère massif de la mobilisation, celle-ci a attiré très au-delà de l’hypercentre. Aux habituel·le·s contestataires établi·e·s dans la vieille ville, se sont ajoutées les périphéries, les habitant·e·s de quartiers, ainsi que les campagnes du Jura et du Haut-Doubs. « Je vis désormais en Espagne, mais comme je reviens parfois dans le coin, j’ai fait concorder la date pour pouvoir être aujourd’hui dans la rue. Je ne voulais pas rater ça ! » explique ainsi une trentenaire originaire de Mouchard. Si les autorités concèdent finalement le chiffre de 10 000 manifestant·e·s, celui de 12 500 est validé du côté de « Force Ouvrière » (FO) quand Hasni Alem (PCF) et Séverine Véziès (LFI) poussent jusqu’à 16 000. « J’ai rarement vu à la fois le nombre, la diversité et la détermination, ça a des relents de Mai 68 ! » résume le président local « d’ATTAC » Thierry Brugvin.
Avant même que le cortège ne s’élance vers 15h00, un détail n’est pas passé inaperçu : aucune déclaration préalable n’a été effectuée auprès des pouvoirs publics, si bien que l’entièreté du parcours se plaçait de facto en mode « sauvage ». Le fruit d’une bataille entre une personne extérieure au mouvement, se réclamant de « Solidaires », poussant mordicus à l’officialisation, et les « historiques », présent·e·s sur Chalezeule chaque samedi, excluant cette option. « Les centrales doivent soutenir et accompagner, pas se substituer aux concerné·e·s. Si celleux-ci veulent une organisation horizontale et spontanée, on doit le respecter. Point barre ! » tranche un « cégétiste » proche des autonomes. Un cadre loin de refroidir, au contraire : « Rocade, gare, tunnel, ça nous permet de faire ce qu’on veut, d’avoir un effet de surprise, d’être mobiles et d’avoir de l’impact » nous expose-t-on.
C’est le troisième objectif qui sera privilégié, relevant sur le trajet les slogans explicites (« ACAB », « Besac antifa », « Macron destitution »…), agréments d’usage (banderoles renforcées, graffitis révolutionnaires, feux d’artifices…) et équipements individuels de protection (masques à gaz, lunettes de piscine, casques). Une ambiance qui ne doit rien au hasard, puisqu’une préparation assumée se dessine. « Si cela doit se produire, on est paré aux affrontements avec les flics. Après des semaines à s’en prendre plein la gueule pour avoir demandé plus de moyens dans les établissements scolaires, c’est terminé d’être gentil·le·s. Donc oui, on a anticipé les combats, pour répondre et même prendre l’initiative » confie un lycéen. Avec l’ampleur et l’imprévisibilité du défilé, les échoppes ferment, les transports sont suspendus et la Boucle/Battant se voient quadrillés.
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À la préfecture, du sauvage à l’insurrectionnel
Question générationnelle, effet de groupe, contexte particulier ? En échangeant ici et là, on comprend que cette rage vient souvent de loin. À l’image de cet interlocuteur, tout juste la vingtaine : « Sur les plateaux et dans les salons, je sais qu’on va nous résumer en une horde de petit·e·s con·ne·s. C’est plus simple, puis ça évite de répondre sur le fond. Car en réalité, aucun·e responsable n’est foutu·e d’apporter des solutions. C’est un rôle que chacun·e se donne dans ce monde qui s’effondre, comme l’orchestre du Titanic qui persiste à jouer pendant le naufrage. Le dialogue social, la méritocratie, le pacte républicain, sans argent ou réseau, tout le monde sait que c’est du flan. ‘Gilets jaunes’, réforme des retraites, pétition contre la ‘loi Duplomb’, on a été des millions à s’exprimer par les canaux censés faire entendre nos voix. En vain. Alors maintenant on prend ce qu’on peut, sans état d’âme ».
Au retour sur la préfecture vers 16h00, il n’aura fallu que quelques minutes pour constater cette ligne. Sans forces de l’ordre pour garder le bâtiment, la façade principale est mitraillée de peinture et une porte en proie aux flammes. Quand les sirènes retentissent enfin, c’est pour saturer l’atmosphère de gaz lacrymogène afin de faire fuir tant bien que mal les assaillant·e·s. Mais loin de se disloquer, celleux-ci se muent en importantes colonnes dans les rues adjacentes. Barricades incendiaires, pillages de chantiers, ripostes par des projectiles et dispositifs pyrotechniques, maintenant la pression jusqu’à la tombée de la nuit. Visiblement dépassé·e·s, les uniformes se contentent initialement de parer à l’urgence en arrosant les plus téméraires au MP7 cougar ou via des grenades de désencerclement. « On ne s’attendait pas à autant d’ardeur », lâchera un agent.
Même stupeur chez les riverain·e·s, comme rue de la Préfecture, où un vieil homme se fait gourmander par son épouse « qui l’avait pourtant prévenu de ne pas se garer ici ce samedi ». Ailleurs les choses sont plus maitrisées, d’un établissement affichant sa fermeture « pour cause de manifestation » rue des Granges aux livreurs « Uber » qui avaient prévu des masques pour naviguer. Illustration encore lors du diner à « l’Alsacien », où un octogénaire consommera tranquillement son repas malgré l’arrivée des gaz lacrymogènes. « Alors que les patron·ne·s s’attentaient à ce que toute la clientèle parte, lui est resté à une table qui donnait sur le pont Battant enflammé. Quand on lui a demandé si tout allait bien, il a sorti, de la poche de sa chemise proprette, une dose de sérum physiologique. Tout un symbole, qui en dit long sur ce qui traverse la France ordinaire » décrit un témoin.
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Le maintien de l’ordre scruté
Rapidement, la situation se dégrade. Alors que des concentrations informelles tiennent la dragée haute entre Granvelle et Chamars, les tentatives de reformer des cortèges se multiplient sur le reste de la cité. À ce moment-là, plus personne ne contrôle le principal centre urbain de la région. Les poubelles et barrières alimentent des barrages signalés Grande rue, rue Charles Nodier, rue de la Préfecture, rue de l’Orme de Chamars, rue Laurent Mégevand, des caméras de vidéosurveillance sont sapées à Chamars et Granvelle, des boutiques sont éventrées, comme les enseignes « Lacoste » et « Military Look », et des banques visées, dont les succursales du « CIC », du « LCL » ou de la « Caisse d’Épargne » ayant eu leurs vitrines éclatées. À Révolution, le tenancier d’un café de quartier est hagard : « Ma devanture a été défoncée à coup d’extincteur, je suis dans la colère ».
Face à la charge, les dispositifs prévus sont d’abord apparus extrêmement modestes. Aucune interpellation ne sera observée ou remontée durant toute l’après-midi, le personnel devenu indispensable sur le terrain ne pouvant assurer en plus les escortes et gestions des gardes à vue. « Le but, c’était d’assurer que le carré autour de la préfecture ne cédait pas. Puis, à mesure que le total des manifestant·e·s diminuait, d’avancer. Ça n’a d’abord pas été très probant, car les dynamiques cassées restaient actives malgré les gaz et les divisions. Jusqu’en soirée, où ielles ne se comptaient plus que par centaines. Un renversement s’est alors produit : plutôt que de subir, les keufs ont commencé à être diligent·e·s. C’est là que plusieurs vidéos ont été tournées, où on voit des gens se faire tabasser comme sur la rue des Granges » développe un reporter resté au plus près du cordon.
Une scène glaçante, où un individu seul se voit appréhendé, mis au sol, frappé à coup de matraque, avant qu’un uniforme ne réprime son collègue. Mais un cas loin d’être isolé, des documents nous ayant été communiqués sur des pratiques analogues, notamment rue Battant, où deux personnes ont été brutalement interpelées. Alors que les heures passaient, nous avons été également témoins de multiples dérapages verbaux. « P’tites bites », « sales chômeurs », « bande de cassos », ont par exemple été lancés, en direction de la foule, par des fonctionnaires. Lesquel·le·s essuyaient tout autant d’injures, mais aussi des caillasses et des pétards. Grande rue, alors que le calme était revenu, c’est un seau d’eau qui est jeté, d’une fenêtre, sur les condés. « C’est mieux, tout à l’heure c’était de la pisse » ironise l’un d’eux, passablement ulcéré par l’accueil de la population.
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Médias et politiques au diapason
Avec la dispersion amorcée et la traque des unités motocyclistes, les ultimes poches de résistance tombent à partir de 21h00. Sans pour autant acter la fin complète des hostilités, des cellules continuant d’œuvrer après 22h30, comme ce binôme féru de tags « Fagaut salaud ». Mais déjà, les services municipaux s’attèlent au nettoyage, la police scientifique réalise ses constatations dans les magasins sinistrés, la presse mainstream rivalise de contenus sensationnalistes. « C’est facile de critiquer après coup, mais l’exaspération générale a été minimisée. Les pouvoirs publics n’ont rien vu venir, se persuadant que le 17 octobre serait une date comme une autre. Si ça avait pris au sérieux, jamais on aurait laissé des chantiers à disposition » se désole un agent de la « propreté ». Avec neuf arrestations et huit uniformes blessé·e·s, le bilan humain aurait pu également être bien plus lourd.
Une autocritique rare au sein de l’administration, habituellement aveuglée par ses certitudes et sa recherche d’omnipotence. Ludovic Fagaut, maire « les Républicains » de Besançon, fidèle soutien de gouvernements directement mis en cause dans la situation que vit actuellement le pays, ne manquera pas l’occasion de faire ainsi sa récupération. Il a dès lors repris ses fameuses vidéos in situ visant à régler ses comptes avec l’opposition municipale, assénant que « ce n’est pas une manifestation, c’est une entreprise de destruction menée par l’ultragauche » ou demandant « que soit systématiquement sanctionnée toute personne participant à une manifestation non déclarée » et « qu’une partie des forces militaires soit mobilisée afin de venir gonfler les effectifs de police et gendarmerie lors de ces émeutes, pour notamment venir protéger nos bâtiments publics ».
« Ce n’est pas l’ultragauche qui fait que ça pète, mais dix ans de Macron. Un régime auquel ce type apporte son concours, c’est un intime de la ministre Annie Genevard dont les agriculteurs/agricultrices peuvent parler. L’éducation, l’hôpital, c’est leur bilan. Ielles distillent la misère et la répression au quotidien, mais quand ça ne suffit plus à tenir la populace, alors ils tentent de s’ériger en tenant·e·s de la stabilité, de l’ordre, de la démocratie. Le chaos, c’est l’assurance-vie de ces pompiers-pyromanes. Mais à part s’agiter, ielles n’ont rien à dire. Qu’il retourne à ses palmiers, parce que le prochain qu’on ira chercher ça sera peut-être lui » s’emporte une étudiante à la lecture des réactions de l’édile. Un positionnement qui n’a toutefois rien de surprenant, tant les « élites » sont incapables de la moindre réflexion à propos de conséquences aux problématiques dont elles sont bien souvent la cause.
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Toufik-de-Planoise (rédaction), Nadwo et Marius (couverture).
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Illustration d’en-tête : Aperçu d’une partie des manifestant·e·s retranché·e·s au niveau de la rue Charles Nodier et de Chamars, après les premiers affrontements avec la police devant la préfecture du Doubs – Crédit : Marius.






























