Le Vœu de Champagney en franc-comtois, une initiative mémorielle

Réputé comme avant-gardiste en son temps, l’article 29 du cahier de doléances adressé le 19 mars 1789 au roi Louis XVI par les habitants de Champagney (Haute-Saône) possède bien une traduction récente en franc-comtois. Mais avant de découvrir cette belle initiative mémorielle, retour sur l’histoire du fameux Vœu !
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En 1789, des personnes noires de peau, la majorité de la population de Champagney n’en a vu qu’à travers des symboles : des blasons à tête de Maure comme celui de la Corse, des statues comme celle de Saint-Maurice d’Agaune, et surtout sur un tableau accroché dans leur église où figure le Roi mage Balthazar ! La population du village n’est pourtant pas isolée du monde et de ses affaires mais, attachée au sol par l’agriculture, elle reste alors loin de la traite négrière des ports de l’Atlantique comme Nantes ou Bordeaux.

Cependant, motivée par la suggestion d’un noble originaire du village, Jacques-Antoine Priqueler, qui est alors membre des gardes du corps du Roi Louis XVI et proche de l’Association des amis des Noirs, la fameuse doléance anti-esclavagiste est alors rédigée et signée par une quarantaine de représentants de la communauté. À l’époque, de telles doléances sont rares et incomprises et celle de Champagney ne parviendra jamais au Roi. Le texte en français restera à Vesoul et finira par être conservé aux archives de la Haute-Saône sous le numéro d’enregistrement B 4213. Redécouvert en 1971 par René Simonin, il sera la base de la fondation de l’Association des amis de la Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme (aujourd’hui nommée Association des amis du Vœu de Champagney et de sa Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme). Le texte original est depuis conservé dans le musée du même nom :

Les habitants et communauté de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les nègres dans les colonies, sans avoir le cœur pénétré par la plus vive douleur, en se représentant leurs semblables, unis encore à eux par le double lien de la religion, être traité plus durement que ne les sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions des dites colonies si l’on faisait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs semblables : ils craignent avec raison que les générations futures, plus éclairées et plus philosophes, n’accusent les Français de ce siècle d’avoir été anthropophages ce qui contraste avec le nom de français et encore plus de chrétien. C’est pourquoi, leur religion leur dicte de supplier très humblement sa Majesté de concerter les moyens pour, des ces esclaves, faire des sujets utiles au royaume et à la Patrie.
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Aperçu de Champagney, en Haute-Saône – A.BourgeoisP/cc-by-4.0.

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Parmi les projets de commémoration de ces cinquante-cinq dernières années, un se distingue de tous les autres par son originalité : une traduction en langue franc-comtoise ! Attribuée à André Beurier, habitant de Champagney, elle aurait été réalisée selon les informations collectées, soit en 1989 pour les 200 ans du Vœu, soit en 1998 pour les 150 ans de l’abolition de l’esclavage en France :

Les d’mourants a communauta dè t’Champagné né poyant pensâ é maux qu’souffrant les nagres dans les queulonies, sanz’avoi lo tieur pénétra d’la pu met’chante douleur on se r’présentant lu sembiabes unis onquoi à lu po lo doubie loyen d’la relid’jion, être trêta pu durement qué né lé sont des bêtes dè sommes. A n’poyan s’persuada qu’on poyeuse fare usadge des preudictions des dites queulonies si on f’za réflexion qu’ales sont avu arosa di sang d’lu sembiabes. A cringnant dove juste rôjon qu’les d’jénérations à v’ni pu étiari, a pu philosophes n’accusin les franças dè sè siècle d’être avu des mind’jou d’hommes, cè què contraste dove lo nom de franças, a onquoi pu, dove s’tu d’chrétien. So porquoi lu r’lidgion lu d’mande dé supplia très humblement sa Majesta, dé consarta to les moyens po d’ces asclaves, fare des sujas qué poran sarvi au Roy, a peu à la Patrie.

À Champagney, la Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme est, avec le Château de Joux où se trouve la prison de Toussaint Louverture, un des deux sites francs-comtois de la Route de l’Abolition de l’Esclavage et des Droits de l’Homme. La traduction en franc-comtois, bien que récente, a donc l’honneur d’exister, et se faisant écho de la reconnaissance des droits linguistiques modernes, s’inscrit modestement mais sûrement dans la mémoire des luttes pour le respect de la dignité humaine… Là où flotte le drapeau comtois, qui que tu sois, tu es chez toi !

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Illustration d’en-tête : Extrait du Vœu de Champagney, Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme.