Fleurissement de Besançon, les bons plants de Ludovic Fagaut

Un parterre de le fleur proche de la gare Viotte fraichement planté

Avec le fleurissement massif de la ville, Ludovic Fagaut est parvenu à marquer son intronisation comme maire. Non sans susciter d’importantes critiques, l’opposition de gauche dénonçant notamment une mesure jugée tape-à-l’œil. Reste une prouesse, qui a nécessité la multiplication du budget dédié par cinq, pour atteindre quelque 200 000 euros. Mais, au-delà des données comptables, un marché public a également dû être ouvert fin avril, l’Orangerie municipale, pépinière de la cité, ne pouvant seule, faire face à la commande de 150 000 plants. Alors qu’une réponse des entreprises était attendue sous sept jours ouvrés, seuls deux horticulteurs seront finalement retenus. Situation qui interroge désormais sur les contours de l’opération, entre une profession considérant les attentes presque intenables et les prestataires de la commande qui paraissent très proches du nouvel édile. Notre enquête..

Fleurs et politique d’ornement

Déambulant dans l’Orangerie municipale qui jouxte le cimetière de Saint-Ferjeux, l’adjoint à l’environnement et aux espaces verts, Guillaume Bailly, présente dans une vidéo le fleurissement comme un projet visant à concilier « biodiversité et attractivité ». Pour le nouvel édile, ce projet n’est « pas simplement une question d’esthétique, (mais) une manière de transformer durablement notre cadre de vie et de surtout renforcer l’attractivité de Besançon ». Avec le concours de ces millions de pétales, la majorité pense donc faire de Besançon « une ville plus agréable à vivre ».

Alors qu’un changement de politique en matière de fleurissement est amorcé à la baisse à partir des années 2010, le nombre de plants produits annuellement ces dernières années était en moyenne de 10 000 à 35 000. Dès la prise de fonction de la nouvelle équipe élue, la production a dû être relancée de manière express et massive dans les serres municipales, mettant les services à rude épreuve, bousculant leurs plannings et les obligeant à réorganiser leur manière de travailler. Mais pour commencer à orner, avant que les plants de l’Orangerie aient tous poussé, il a fallu trouver de la matière ailleurs.

Un désir immédiat et un appel d’offre démesuré

Comme pour son projet de rallumer de tous feux la citadelle dans les heures qui avaient suivi son élection, ce nouveau coup politique, visant à affirmer son arrivée au pouvoir, ne devait pas attendre. Ludovic Fagaut montre les muscles, veut faire vite, être partout. Et pour colorer les rues, places et ponts, une commande inhabituelle est passée auprès de deux privés, pour un montant de 36 000 euros, selon les chiffres cités par « l’Est Républicain ». Pas question, cette année, de compter sur les seuls services municipaux, au risque de voir le projet retardé et moins garni. C’est le 30 mai que la commande publique est donc publiée sur internet et envoyée aux producteurs.

Celle-ci, que nous avons pu consulté, attendait une réponse pour le 12 mai, pour une livraison la semaine suivante. Les professionnel·le·s avaient donc, au moment de leur rush de l’année, deux semaines pour prendre connaissance de la commande, la traiter, faire l’état de leurs stocks, remplir tous les éléments demandés, puis organiser la livraison. À part les entreprises Courbet à Amagney et Ballet à Montferrand-le-Château, choisis pour la commande, tous les horticulteurs consultés nous rapportent avoir été pris de court et qu’ils n’auraient pas pu l’honorer sans que cela n’impacte leurs activités habituelles. Une question demeure donc, comment les deux horticulteurs ont-ils été en capacité d’y répondre ?

Sur plusieurs places « minérales » de la ville, des palmiers dans des bacs fleuris ont été déposés. Photo Milo Humbert.

.Ne pas se planter et miser juste

En admettant que L. Fagaut avait bien fait valoir durant sa campagne qu’un fleurissement de grande ampleur serait nécessaire pour « retrouver du beau », un pari sur sa victoire aurait-il été de rigueur pour obtenir une commande ? Fallait-il encore savoir qu’une commande publique allait être passée en cas de victoire de la figure « les Républicains » pour y répondre dans les meilleures conditions le moment venu. Cette commande, symptôme de la volonté de l’édile de se précipiter, si elle n’avait eu lieu, aurait peut-être retardé le fleurissement d’un mois et le résultat final aurait surement été un peu moins grandiose.

N’ayant « rien à cacher », sans pour autant nous donner le nombre de plants livrés et le montant de la facture, Eric Ballet nous dit avoir priorisé Besançon plutôt que des « Villages Fleuris ». Il dit aussi « avoir fait un prix à la ville » en ayant « vendu des plantes qui valaient six euros à deux euros » car c’est un « fervent défenseur du fleurissement » et que c’était sa « participation en tant que citoyen ». Sur la temporalité de la commande publique, il nous répond très simplement que « ceux qui étaient prêts étaient prêts, et puis ceux qui n’étaient pas prêt… », tant pis ? Et si Ludovic Fagaut avait perdu, le professionnel nous dit simplement qu’il aurait pris contact avec Anne Vignot et des villages pour espérer passer ses plants, ou qu’à défaut, il les aurait « jetés, ça fait partie du métier ».

Plus transparent, Simon Courbet, lui, nous apporte quelques précisions et n’hésite pas à nous dire pour combien il a vendu à la ville. « À peu près 3 500 végétaux » sont sortis de son stock pour un montant d’environ 5 000 euros. Questionné sur l’existence supposée d’échanges en amont de l’élection pour préparer le fleurissement en cas de victoire de L. Fagaut, il nous répond de manière catégorique qu’il n’y a pas eu « de passe-droit ». S’il dit ne pas connaitre son confrère Eric Ballet, il ne cache pas être plus Fagaut que Vignot, tout en précisant « avoir du respect » pour l’ancienne maire.

Réunion au local de campagne de Ludovic Fagaut, le 5 novembre 2025, sur le thème du « développent durable ». Photo issue d’une publication du 6 novembre de Frédéric Parise. De gauche à droite : Guillaume Bailly, Simon Courbet, Catherine Thiébaut, Ludovic Fagaut, Nathalie Bouvet, Franck Parise, personne non identifiée. Capture d’écran « Facebook ».

À en croire la facture de 5 000 euros avancée par Simon Courbet, et alors que le montant total de la commande publique serait de l’ordre de 35 000 euros, on peut donc en déduire, logiquement, qu’Eric Ballet aurait beaucoup plus facturé que son confrère. Quoi qu’il en est, les liens qui existent entre les protagonistes tendent à renforcer les questionnements qui entourent cette commande exceptionnelle. 

L’un est un soutien politique, l’autre, une « pépite »

Représentant de la « Fédération Nationale des Producteurs de l’Horticulture et des Pépinières » (devenue « VERDIR » en 2022), Simon Courbet dit avoir « un engagement restreint en politique » et « des points de vue sur certains sujets qui sont similaires » avec le nouvel édile. Sur ses réseaux sociaux, il apparait comme un de ses fidèles soutiens en se faisant le relais de nombreux posts lors des dernières élections municipales. En 2021, à l’occasion des élections départementales, il apparaissait déjà aux côtés de personnalités politiques, aujourd’hui aux manettes de la ville, dont Ludovic Fagaut lui-même, ou Fabrice Taillard, aujourd’hui adjoint aux finances ». Des liens politiques indéniables existent donc entre l’équipe au pouvoir et l’horticulteur. S’il se dit « républicain », son profil affiche aussi une tendance bien ancrée à droite. On y retrouve notamment des partages de publications de personnalités d’extrême droite comme Charles Alloncle et Antoine Villedieu, siégeant à l’Assemblée nationale, et de Matthieu Vallet, présent lui au Parlement européen.

Illustration des réseaux sociaux de S. Courbet. Un like est mis sur un partage « Gauchiassus terminus… », une image « justice pour Quentin » est également présente sur son mur. Captures d’écran « Facebook ».

Pour ce qui est des liens entre E. Ballet et L. Fagaut, ceux-ci ne sont pas si évidents, à part si l’on regarde du côté des activités de la femme du maire, plus connue sur la toile sous le nom « les pépites de Javotte ». Ainsi, depuis plusieurs années, en tant que « Community Manager », elle met en avant sur ses réseaux sociaux et son site internet une petite communauté de commerçant·e·s de Besançon et des alentours, qu’elle appelle ses « pépites ». En d’autres termes, elle fait bénéficier à des entreprises privées de ses réseaux, de sa visibilité en ligne, et de ses compétences en gestion des plate-formes, contre rémunération. Si elle est plutôt orientée « mode, beauté, déco, miam, sport », elle fait régulièrement la promotion de l’entreprise Ballet sur son profil « Instagram » aux 24 000 abonné·e·s.

L’existence d’une relation commerciale entre Javotte Fagaut et les Ballet

Nous avons pu répertorier une petite dizaine de vidéos promotionnelles tournées dans les serres à Montferrand-le-Château par Javotte Gresset Fagaut. La première vidéo retrouvée, datant du 30 mars 2023, est un live de plus d’une heure dans lequel, entourée de Marielle Ballet et de ses filles, elle fait la promotion de produits de beauté de la marque « Younique », dont elle est l’ambassadrice. Au regard des gestes de J. Fagaut envers ses trois modèles de l’instant, et des conversations tenues, qui laissent penser que des produits de la marque ont déjà été achetés par les trois femmes, il existerait, au moins depuis début 2023, une relation concrète entre la famille Ballet et la femme du nouvel édile bisontin.

Page du site internet où sont référencées les entreprises « Pépites ». Captures d’écran « les pépites de Javotte ».

Sur le site internet de Javotte Fagaut, l’entreprise Ballet fait également partie de la communauté des « pépites », apparaissant même tout en haut de la liste. Ailleurs sur la toile, en regardant de plus près les petites lignes d’une publication « Instagram », il est mentionné qu’une « collaboration commerciale » a été contractée. L’entreprise Ballet, pour cette publication du 5 mars 2025, aurait ainsi déboursé de l’argent, pour apparaître aux côtés de « l’influenceuse beauté ». Questionnée sur l’existence d’une relation commerciale avec l’entreprise Ballet, Javotte Fagaut ne s’est pas exprimée.

Bandeau de la publication du 5 mars 2025 laissant apparaître une « Collaboration commerciale ». Captures d’écran « Les pépites de Javotte ».

Si E. Ballet et L. Fagaut ne s’exposent jamais ensemble, le gérant dit l’avoir tout de même vu pour la dernière fois un mois avant son élection. Et dans la dernière vidéo tournée dans les serres Ballet et publiée le 27 avril, il semblerait que les contacts de L. Faugaut auraient bénéficié à l’entreprise. On y voit ainsi Steve Chainel, filmé par Javotte Gresset, déambuler dans les serres pour faire la promotion du lieu. Cet ancien professionnel du cyclo-cross est aujourd’hui consultant sur « Eurosport » et parrain de « la Flèche bisontine », une course cycliste qui se tient fin avril. L. Fagaut est adepte de vélo, il connait S. Chainel et, quand l’occasion se présente, ils n’hésitent pas à poser ensemble.

À gauche Eric Ballet, Steve Chainel et Javotte Fagaut Gresset. Photo issue d’une publication Facebook du 29 avril 2026. À droite, Christine Werthe, Ludovic Fagaut, Steve Chainel et Pascal Orlandi, photo issue d’une publication Facebook du 8 février 2026. Captures d’écran « Facebook ».

Un choix qui n’est pas anodin

Des liens évidents existent entre le nouveau donneur d’ordre à la mairie et les deux entreprises choisies pour fleurir la ville. Mais si les relations entre le gérant de l’entreprise Courbet et L.Fagaut semblent être plutôt politiques, celles qu’entretiennent la femme de l’édile et l’entreprise Ballet s’avèrent plutôt d’ordre commercial. À l’article 2 de la loi du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique, est pourtant définie la notion de « conflit d’intérêt » comme suit : « toute situation d’interférence entre un intérêt public et des intérêts publics ou privés qui est de nature à influencer ou paraître influencer l’exercice indépendant, impartial et objectif d’une fonction ». L’activité professionnelle du conjoint ou de la conjointe d’une personne responsable publique étant regardé, n’y aurait-il pas ici un faisceau d’indices permettant d’émettre des doutes sur l’objectivité de cette commande publique d’ampleur ?

Aucune communication n’a été faite, ni dans la presse, ni de la part de la municipalité concernant le fleurissement des années prochaines. La ville de Besançon aura-t-elle de nouveau recours à des privés, ou bien donnera-t-elle les moyens nécessaires à l’Orangerie afin d’assouvir ses désirs de « beau » ? Si la question n’est sûrement pas encore tranchée, la signature, lundi 22 juin à l’Hôtel de Région de Besançon, d’une « charte d’achat local de la filière horticole et paysagère », entre la Région Bourgogne/Franche-Comté et des professionnel·le·s du secteur, laisse penser que les horticulteurs locaux seront plus sollicités à l’avenir. Reste à savoir comment et chez qui seront passées les commandes.

Boite noire.

Interrogé·e·s le lundi 15 juin par courrier électronique, ni le cabinet du maire ni les adjoint·e·s et élu·e·s concerné·e·s n’ont, à ce jour, répondu à nos questions, pas plus qu’à notre relance, visant à obtenir leur point de vue concernant la relance de la production dans les serres municipales, la manière dont l’appel d’offre a été passé, la répartition de la commande publique entre les deux horticulteurs, les liens entre Javotte Fagaut et l’entreprise Ballet, ou encore ne serait-ce que les montants exacts de la commande publique.

Également contacté, le service des espaces verts nous a confirmé, par téléphone, que notre demande d’échange téléphonique allait bien être remontée aux services compétents, afin de pouvoir s’entretenir avec un responsable des serres municipales ; mais, depuis, aucune nouvelle ne nous est parvenue.

Javotte Fagaut a été elle aussi sollicitée, par écrit, le 16 juin dernier, sans succès, afin d’en savoir plus sur ses relations commerciales avec l’entreprise Ballet, les éventuelles interactions qu’il y aurait pu avoir en amont de l’élection au sujet d’une possible commande publique, ainsi que sur la venue de Steve Chainel dans l’entreprise Ballet.


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Illustration d’en-tête : Un parterre de fleurs, à proximité de la gare Viotte. Photo Milo Humbert.