À Besançon, une tombola au (discret) profit des catholiques intégristes

Une loterie pour le patrimoine, ou comment un ticket de deux euros fait l’alchimie entre la promesse d’un lot alléchant et l’assurance de sauver une église à Besançon. Grâce au concours de certaines références telles que « l’Est Républicain » ou « TF1 », cette belle histoire s’est largement répandue ces derniers jours. Mais ce que les organisateurs ont bien gardé de mettre en avant, ce sont leurs liens avec le bénéficiaire de l’opération, dont le nom n’est jamais clairement mentionné. C’est qu’il s’agit en fait d’une obédience catholique sulfureuse, qui mêle liturgie rigoriste, scandales pétainistes et ruptures avec le Vatican. Un élément notable que les titres concernés passeront sous silence ou ne répercuteront qu’à minima et tardivement, propageant ainsi un story-telling très charitable pour ces « ultras ».
.

« C’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure confiture »
L’annonce est intervenue sur les réseaux sociaux, impulsée par l’influenceur identitaire « Flooz Flooz la Fripouille ». S’il s’était fait une notoriété à travers des vidéos humoristiques relatives au terroir comtois, l’intéressé a dernièrement troqué ses blagues franchouillardes pour un répertoire plus confessionnel. Tout en s’essayant parallèlement aussi à la politique, ayant été un candidat malheureux aux dernières élections municipales à la mairie de son village. Mais dans le prolongement de cet engagement, il devient la figure locale de « SOS Calvaires », une association qui proclame sa volonté de préserver les monuments en péril, couverture idéale pour un agenda assumant ouvertement le vœu de « rechristianiser les campagnes ». Une structure financée par le magnat Pierre-Édouard Stérin, qui rassemble un large panel nationaliste jusqu’aux cercles néonazis.

C’est dans ce contexte qu’une « tombola » est esquissée, visant à soutenir la rénovation d’un bâtiment de Besançon. Ici, la « chapelle de la Visitation », sobrement présentée comme « un lieu chargé d’histoire, de foi et de mémoire ». Avec, à la clé, moyennant une participation raisonnable, une voiture de luxe, estimée à 26 000 euros, offerte par « un fidèle ». Le texte renvoie aux sites « patrimoinedefranche-comte.com » et « tombola-patrimoine.org », tout aussi discrets quant aux destinataires finaux, qu’on ne devine que via des onglets dérobés. Ce qui n’a pas échappé à un internaute, qui s’en est étonné le 19 juillet : « Flooz Flooz, il faudrait tout de même préciser qu’il ne s’agit pas juste de restaurer un monument : la Chapelle de la Visitation de Besançon appartient à la Fraternité Saint Pie X, groupe catholique intégriste proche des réseaux d’extrême droite identitaire ».
.

Julien Delaunay alias « Flooz Flooz » (au centre avec un tee-shirt vert-foncé, tenant la croix), indiquant en légende : « Sur cette photo, entouré de mes amis des SOS Calvaires, la croix à mes côtés, je contemple le chemin parcouru » – capture d’écran « Facebook ».

.
Derrière la vitrine, une congrégation sulfureuse
« Oui il suffit de taper sur Google un peu comme tu as fait. D’ici quelques jours, il y aura des articles dans les presse locales et journaux. Tu sais, j’ai discuté et passer toute la soirée et manger avec l’abbé ça s’est très bien passé. Ce sont des personnes très intelligentes et j’en passe. Les gens qui veulent gagner la voiture aux trois quarts vont faire ça pour la voiture pas pour le projet chacun est libre. Ton commentaire. Je vais également le laisser, il est même en tête de post comme ça les gens qui vont regarder tous les commentaires, le verront bien » lui répond alors son correspondant. Au niveau de la transparence, ça sera la seule concession admise à notre connaissance. Car, le 29 juillet, dans le communiqué de presse reçu par « le Ch’ni », émanant d’une agence, la même absence persistera autour de cette congrégation, qui n’est toujours pas signalée, dix jours après cette remarque.

Il est probable que la réputation du mouvement ne collait pas avec l’image d’Épinal, s’agissant d’une branche catholique fondamentaliste désormais en schisme avec le Saint-Siège. Dans sa note du 12 mai 2026, « l’observatoire de l’extrême droite en Franche-Comté » évoque un passif pour le moins édifiant : « Entre le soutien au criminel Paul Touvier, les discours négationnistes de Richard Williamson ou les alertes de la ‘MIVILUDES‘ quant au dérives sectaires, les dérapages locaux sont également notables : une conférence d’Alain Escada en 2014 ou la participation aux prières anti-IVG [avortement] de ‘SOS Tout-Petits‘ jusqu’en 2019. Encore cantonné à un garage désaffecté, le mouvement intégriste s’est doté d’une future église au cœur de Besançon avec la vente du site ‘Sarrail‘ par la municipalité en 2016 ; une présence qui provoque de fortes oppositions, y compris par des actions directes ».
.

Si de premières dissensions éclatent autour du « concile Vatican II », c’est l’entrée en rébellion de Marcel Lefebvre qui va poser les bases de la « Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X » en 1970. Une dissidence qui vire au schisme lorsqu’il ordonne illégalement plusieurs prélats, lors des consécrations épiscopales du 30 juin 1988. Une situation qui s’est progressivement atténuée, jusqu’à ce que Rome acte une nouvelle excommunication en 2026 face à d’énièmes contestations de son autorité.

.
Un mystérieux « Fonds Maubert »
Comme nous le révélions le 6 février dernier, « Flooz Flooz » est un compagnon de route de cette mouvance singulière. Une entente antérieure, qui, ici, ne s’arrête pas à un lien « prestataire »/« bénéficiaire ». En tombant sur les « termes et conditions », le fonds de dotation « Maubert » est effectivement désigné comme « organisateur ». Une officine jumelle de la « Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X », qui assure le financement de ses projets les plus significatifs dans toute la France. Sur la page dédiée, son objet est décrit comme visant à « recevoir et gérer, en les capitalisant, les biens et droits de toute nature qui lui sont apportés à titre gratuit et irrévocable, en vue de soutenir toute œuvre d’intérêt général (…) qui concourent à la mise en valeur du patrimoine artistique ou à la diffusion de la culture, de la langue et des connaissances scientifiques françaises ».

Escamoté entre parenthèses, le passage manquant a été retrouvé sur la plateforme de l’institution : « à caractère éducatif ou culturel et, notamment, les établissements scolaires et universitaires, de confession catholique, régulièrement déclarés ». Un cadre qui n’est donc plus strictement limité au dépoussiérage de vieilles pierres quitte à permettre la tenue d’offices en soi déjà discutables mais passe par une entité qui appuie une troupe de théâtre « retraçant l’épopée vendéenne », le concours d’éloquence de « l’Institut Universitaire Saint-Pie-X », ou l’école privée hors-contrat « FSSPX » Saint-Bernard à Villepreux. Aussi, s’il est assuré que « l’intégralité du bénéfice de cette tombola sera versée à la Fondation du Patrimoine pour la restauration de la chapelle des Visitandines », comment savoir si, d’ici là, ce capital ne va pas servir à renforcer ces activités annexes ?
.

Sur son site internet, le « fonds Maubert » expose ce à quoi les financements qu’il gère sont destinés. Il est par exemple question de l’école privée hors-contrat Saint-Bernard à Villepreux, directement liée à la « Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X » – capture d’écran « Fonds Maubert ».

.
Dans la presse généraliste, le naufrage total
Régulièrement mis en cause pour ses relais très complaisants à l’égard de l’extrême droite, le premier à traiter le sujet fut évidemment « l’Est Républicain » – propriété de la firme bancaire « Crédit Mutuel ». Déjà sur « Flooz Flooz », par exemple, le quotidien avait été pris la main dans le sac, après lui avoir consacré une généreuse propagande électorale dépouillée de ses attaches. Dès le mois de mars 2026, ses colonnes régurgitaient le récit propret livré opportunément clé-en-main. N’oubliant aucun élément de langage, d’un prétendu patronage « sous l’égide de la fondation du patrimoine » à la touchante « sauvegarde de cet édifice emblématique ». Entreprise de copié-collé qui était ensuite abondamment réutilisée, les responsables de la tombola s’enthousiasmant sur « Facebook » de voir leur trame « relayée par L’Est Républicain, journal régional de référence ».

Pendant des semaines, le lectorat fut ainsi abusé sur les contours du projet. Une légèreté seulement revue à partir d’avant-hier, un reporter, dépêché sur place, n’ayant eu d’autre choix que de préciser, enfin, bien que de façon minimaliste, l’appartenance de ses interlocuteurs et leur célébration du  rite tridentinMais, entretemps, le « loupé » fera tache d’huile chez la concurrence, alors abreuvée de sollicitations. « MaCommune.info » s’y laissera prendre le 29 juillet, avant de se rendre compte de la supercherie et de rectifier quelques heures plus tard. Puis c’est « TF1 » qui clôture cette stupéfiante série le 30 juillet, la chaîne du groupe « Bouygues » s’extasiant sur une « chapelle de la Fraternité » sans la moindre autre mention. « Médias partout – information nulle part » pourrait être la conclusion de cette agitation, qui aura donc surtout servi les plus illuminés.
.

Aperçu de la chapelle de la Visitation de Besançon, en 2024 – Wikipedro/cc-by-sa-4.0.

.

Le plafond de 150 000 euros finalement atteint
Souhaitant savoir pourquoi les liens avec la « Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X » étaient si peu assumés dans sa communication, nous avons contacté « Flooz Flooz la Fripouille » par courrier électronique hier en début d’après-midi. Dans la foulée, celui-ci nous a exposé : « D’ici 24 heures je vais refaire un poste Facebook, la voiture est disponible à la visite à Chateaufarine, je mentionnerai que c’est la fraternité Saint pie x je t’ai précisé que mon premier poste Facebook, les gens qui ont commenté ont écrit que c’était Saint et j’ai laissé les commentaires exprès, je n’ai rien caché.  Si vous avez d’autres questions, je vous invite à vous rapprocher de l’ abbé ou bien de la fraternité ».

« Je tiens à repréciser que je n’ai absolument rien à cacher, les gens voient très bien que je fais des pèlerinages et j’en passe d’ailleurs nous avons installé une jolie croix à la Chapelle Sainte-Anne de Vellefaux avec SOS Calvaires ce week-end c’est super beau là-haut joli du point de vue panorama, il y a même le club d’astronomie qui fait des soirées. Merci de l’intérêt que vous portez à mon personnage et si ça peut faire un coup de pub pour la tombola. Alors votre article est très utile ». Nous n’obtiendrons toutefois pas d’éléments sur le « fonds Maubert », dont ses prérogatives, ni de réaction de l’abbé Mathias Jehl, gestionnaire du site, pourtant en copie de nos échanges.

Tout ce petit monde n’aura pas plus le loisir de faire la mise à jour escomptée, ni de profiter des projecteurs portés par « le Ch’ni ». Ce matin, c’est toujours « l’Est Républicain » qui rapportait la clôture de l’évènement… Entre autocélébration et triomphalisme, le média soulignant que tous les billets avaient été vendus et combien son rôle avait été déterminent en ce sens : « Les derniers tickets de tombola ont été vendus cette nuit, suite à la parution de l’article dans L’Est Républicain et la reprise de l’information sur TF1 et Sport Auto ». Alors qu’une plaque doit honorer les « mécènes importants », on espère donc que le journal sera gratifié à la hauteur de sa collaboration.

 

Illustration d’en-tête : Scène de l’école privée hors-contrat Saint-Bernard à Villepreux, citée dans l’article – capture d’écran « Fonds Maubert ».