« On en a marre de se faire traiter de fachos » : À Dole, récit d’un banquet controversé
Ce vendredi 24 juillet à Dole se tenait pour la troisième fois un « Canon Français ». L’événement présenté comme un « banquet géant pour faire vivre la convivialité et le terroir », a réuni plus de 2 500 personnes, sur fond de polémiques locales et nationales. Sur place, les soutiens locaux présents et les discours nationalistes uniformes laissent peu de doute sur la couleur politique de l’événement.
Une troisième édition jurassienne en pleine polémique
C’est dans l’enceinte de « Dolexpo » que se tenait ce vendredi 24 juillet au soir le « Banquet jurassien » organisé par le « Canon Français ». Après deux éditions et cinq dates au « Manège de Brack », c’est un changement de lieu qui s’accompagnait d’un changement d’horaire, les anciens banquets ayant lieu le midi, et d’une dimension nouvelle avec plus de 2 500 personnes sur cette soirée, là où les jauges étaient de 400 personnes en 2024 et 650 en 2025. Un important dispositif de police et de sécurité était déployé sur place tout au long de la soirée, particulièrement pour contrôler le taux d’alcoolémie des conducteurices au départ de l’évènement.
Mais ce qui rend cette édition médiatisée, c’est surtout l’actualité nationale et particulièrement le canon de Caen, en avril dernier, durant lequel un journaliste avait pu être témoin de saluts nazis, de propos racistes ainsi que de nombreux soutiens au « Rassemblement National ». Des révélations inquiétantes auxquelles s’ajoute l’implication du principal mécène de l’extrême droite française, Pierre-Édouard Stérin. Des éléments suffisants pour amener habitant·e·s, représentant·e·s politiques et syndicaux et commerçant·e·s à se mobiliser par le biais d’une pétition à destination du maire « Les Républicains » de Dole, Jean-Baptiste Gagnoux.
Face aux réclamations populaires, l’édile se contentera de balayer les craintes de la main, les renvoyant à des « polémiques de gauche et d’extrême gauche […] une campagne militante qui n’intéresse pas les Dolois ». Présent sur place « à titre personnel » avant même l’ouverture de la salle au public, l’élu, aussi président de la société publique gérant la salle où le banquet avait lieu, a participé à l’évènement accompagné de responsables locaux. Une attitude dénoncée par l’opposition locale et les porteurs et porteuses de la pétition, qui y voient une provocation et une « complaisance des élus […] à une opération d’acculturation électorale au service d’un agenda anti-républicain ».
« Pas de politique » chez les canonniers, mais une vision de la France partagée par toustes
De leur côté, les organisateurs nient en bloc la portée politique de l’événement. Mais sur place, ils font savoir leur réticence à notre présence. À peine arrivé·e·s, le co-créateur du Canon, Géraud de la Tour, nous incite à partir : « Ce que vous écrivez est faux, je ne préfère pas que vous parliez à mes clients ou que vous les preniez en photo ». Il se plaint du traitement médiatique de son évènement et remet en cause les révélations sur ce qu’il s’est passé à Caen. Il conclut la discussion en disant « On en a marre de se faire traiter de facho ».
Dans la file, 2 500 personnes, certain·e·s en marinières, bérets, bretelles et foulards tricolores, patientant devant Dolexpo. Pour elles, le discours est uniforme : « C’est pas politique, c‘est juste français ! » affirment plusieurs groupes de participant·e·s. Mais le cosplay du français n’est pas très diversifié : ce sont souvent les mêmes accoutrements que l’on retrouve devant l’entrée de l’événement, avec les mêmes symboles nationalistes, sortis d’une période révolue, qui tendent vers une sorte d’uniforme. Toustes semblent partager le même imaginaire de ce que c’est « être français » : « bien manger, bien rigoler, bien picoler ! ». Pour ces amateurs de l’hymne national et des vieilles traditions françaises, cette représentation de la France n’a rien de politique.
Quid alors des propos racistes et des images de saluts nazis qui ont été prises au « Canon français » de Caen ? Les « canonniers » s’en défendent en mettant en doute les gestes filmés : « On n’y était pas, on ne peut pas savoir », « il faut laisser la justice faire son travail ». Jusqu’à affirmer de fausses informations : « ce sont des montages », « un coup monté par LFI ». D’autres préfèrent assumer les actes, quitte à les banaliser: « peut-être qu’il y en a eu. Mais des saluts nazis […] et des propos racistes, il y en a partout ».
Les « canonniers » ne sont pas plus émus à l’idée de participer à un évènement associé au milliardaire Pierre Edouard Stérin, qui finance à 30% l’événement et dont le projet politique d’extrême droite n’est pas à démontrer. « C’est pas plus différent que lorsqu’on achète un paquet de céréales et qu’on nous apprend ensuite qui est derrière ». Le message est clair : « laissez-nous vivre nos événements tranquille, loin de la politique ». Loin de la politique mais pas trop quand même, puisque l’événement aura attiré plusieurs figures de la droite et de l’extrême droite locale.


La droite et l’extrême droite bien représentées à la soirée
Force est de constater que cet évènement n’aura pas attiré l’ensemble de l’échiquier politique local. En plus du maire de Dole, on trouvera des traces de Gérôme Fassenet, président du Département du Jura, lui aussi membre des « Républicains ». Discrets sur place, c’est surtout sur les réseaux sociaux que leur présence sera constatée ou diffusée, l’édile dolois publiant le lendemain pour renouveler son soutien aux « traditions françaises » dénonçant encore des « polémiques d’extrême gauche ».
Pour ce qui est du « Rassemblement National » on retrouve aussi le député de Saône-et-Loire, René Lioret, proche de Julien Odoul, qui avait brandi en Conseil Régional des pancartes reprenant le slogan « Violeurs étrangers dehors » du « Collectif Némésis ». Ce dernier est aussi connu pour ses propos racistes sur « X » (ex « Twitter ») ou contre des enfants racisé·e·s, il fait aussi partie des élu·e·s RN épinglé·e·s par le journal « Les Jours » pour propos antisémites et racistes sur des groupes Facebook de soutien à Jordan Bardella.
Dans la continuité, a été aperçue Véronique F. militante du Collectif Némésis, proche et fervente soutien de Yona Faedda, la porte-parole locale et récemment condamnée pour diffamation du même collectif. Mais c’est sur les réseaux que les revendications les plus explicites d’un militantisme radical se sont faites. À l’image de Cyrille B., un « canonnier » habitué des partages complotistes et raciste sur ses réseaux, publiant pendant la soirée : « les gauchos vont faire la gueule plus de 2500 fachos au Canon français », « une petite marseillaise pour LFI » ou encore « une soirée d’enfer entre fachos ».
Alors, cas isolé ? blague de mauvais goût ? L’arpentage des réseaux sociaux aura permis, notamment dans les commentaires des internautes et participant·e·s, de donner encore une autre vision de l’évènement. Ainsi, sous les publications d’une page « Facebook » de promotion de la Franche-Comté, de virulents débats ont éclaté entre dénonciation de la soirée, attaques contre « La France Insoumise » et soutien au « RN ». En outre, un groupe public nommé « Le Canon Français », mais qui ne semble pas avoir de liens avec l’organisation, s’est révélé être un espace de nombreux partages complotistes, racistes et anti-gauche où l’on pouvait lire sur l’évènement : « Pas d’arabes pas de cas sociaux LFI pas d’emeute pas de viol La France quoi ».





À Dole, des militant·e·s se mobilisent contre la banalisation de l’extrême droite dans leur ville
À l’engagement féroce pour défendre l’évènement et la médiatisation des débordements de l’évènement de Caen, viennent s’ajouter des réalités locales qui n’avaient pas fait grand bruit lors des précédentes éditions. Le bar « Au Détour » avait pu faire la rencontre de « canonniers » après une date de l’évènement de 2024. Plusieurs personnes ivres à la sortie du « canon » étaient alors venues dans le bar, proche de l’évènement, avaient encerclé l’établissement et tapé sur les tabourets en criant « Bardella, Bardella », et avaient intimidé et insulté le serveur par des propos homophobes, nécessitant une intervention de la police.
Mikael, co-fondateur de ce lieu, revient sur la première édition : « Avant, le ‘Canon Français’ était au « Manège de Brack », la salle à côté, et c’était des midis avec 400 personnes. Donc à 17 h, il y avait 400 fachos bourrés dans les rues et nous [la première année] ils sont arrivés parce qu’on est le premier bar après la salle. ». Après la soirée, le choix d’un dépôt de plainte du bar et du serveur avait été acté, mais le gérant regrette le peu de coopération et l’attitude des forces de l’ordre à ce moment-là, alors que les empreintes de carte bleue auraient pu permettre l’identification des agresseurs. Ils n’ont plus eu de nouvelles de l’affaire depuis.
C’est contre cette présence décomplexée dans les rues de Dole que des militant·e·s de « Solidaires » se sont mobilisé·e·s, en lançant une pétition contre l’événement, mais aussi en créant du lien social entre elleux et avec les commerces et les habitant·e·s de Dole. « Quand on colle des affiches, elles sont direct arrachées […] quand on voit des militant·e·s d’extrême droite comme [Alexandre Hinger, du « Parti de la France »] la veille de l’événement qui pavanent dans les rues, ce n’est pas rassurant, le maire ne prend pas ses responsabilités » dénonce Sacha de « Sud Santé Sociaux ».
« On se sent un peu isolé à Dole […] À part ça [notre mobilisation] on a quoi d’autre contre le ‘Canon français’ ? » raconte, Théo secrétaire de « SUD Commerces et services », pour qui les risques de débordements étaient bien réels, au regard des précédentes éditions. Il se rappelle aussi les dégradations de ces derniers mois et les menaces de groupuscules comme les « Vandal Besak/Lons » contre des commerces locaux. « Je pense pas que la médiatisation de l’événemen nous protège […] on reste mobilisé quoi qu’il arrive » explique-t-il en prenant l’exemple du « Collectif Némésis », actif il y a quelque temps, mais dont la présence physique aussi bien que visuelle dans la ville a totalement disparu à force de décollages massifs des stickers de la part des militant·e·s.
La soirée se terminera à 23h55 dans la salle, mais les contrôles de d’alcoolémie ralentiront le départ de l’ensemble des participant·e·s jusqu’à une heure avancée de la nuit. Une sortie tardive et un lieu éloigné du centre-ville dolois qui limitera finalement les déambulations nocturnes dans la ville. De quoi rassurer les inquiétudes sur le moment, mais pas sur le long terme. Sur le banquet en lui-même, il semble difficile de ne pas voir le caractère politique d’un tel évènement et il semble absurde d’en nier sa portée. Comment ne pas voir du politique lorsque des participant·e·s le revendiquent et prennent des positions ? Comment ne pas faire de liens et s’interroger sur les sources de financement et le public accueilli ? Comment justifier la haine viscérale de « la France Insoumise », de la gauche et de l’extrême gauche, mises systématiquement en opposition aux supposées « valeurs traditionnelles françaises » ? Qu’est-ce qui est de la politique pour les participant·e·s ? Qu’est-ce qui n’en est pas ? Hypocrisie ou refus d’admettre une réalité, la question doit se poser. Tout comme celle de la nécessité d’avoir le bras gauche tendu lorsque la marseillaise est chantée, ainsi que le restitue une vidéo prise vendredi soir à Dole… Vu les soutiens locaux, tout laisse à penser qu’une prochaine édition aura lieu.
Nadwo et Juliette Alonzo
Illustration d’en-tête : Aperçu de l’entrée du banquet avec une voiture grimée aux couleurs du « Canon Français » et de ses sponsors pour l’édition jurassienne.
