Après un bar soupçonné d’être une base-arrière du stup’, le commissariat de la Gare-d’Eau bientôt fermé par arrêté préfectoral ?
Édito. En matière de lutte contre les stupéfiants, les autorités font rarement dans la finesse. Sur la période 2024-2025, elles s’étaient lancées dans une débauche de moyens et de communication pour installer leurs fameuses « opérations place nette ». Plusieurs centaines d’agent·e·s qui bouclent un quartier prioritaire, pour aboutir à des résultats finalement très modestes. Mais, dernièrement, les velléités à la « Minority Report » sont allées encore plus loin, avec la fermeture d’un bar par arrêté préfectoral. On imagine alors une couverture commerciale derrière laquelle se cache un site de conditionnement, de stockage ou encore de blanchiment. Or, il n’en est rien. Ce qui est ici reproché à la patronne, c’est sa situation géographique et l’attitude alléguée de quelques clients. Une mesure qui a de quoi surprendre, mais surtout laisser envisager bien d’autres applications…
.
Deux mois d’arrêt, soit jusqu’au 4 octobre prochain. C’est la sentence qui est tombée le 3 août dernier, contraignant « le Vincennes » à garder le rideau baissé. « Le préfet du Doubs, Rémi Bastille, invoque plusieurs arrestations de trafiquants de drogue supposés ces dernières semaines, à l’intérieur et aux abords de l’établissement » rapporte notamment « l’Est Républicain » – propriété du « Crédit Mutuel » et très proche des pouvoirs publics. En l’espèce, il est surtout question que la brasserie soit « située sur un point de deal connu des Époisses » au sein duquel « au moins huit suspects ont été arrêtés » entre mars et juin 2026… Avant un incident le 18 juin, lorsque « les forces de l’ordre ont repéré plusieurs acheteurs et interpellé un vendeur supposé. Ce dernier faisait des allers-retours à l’intérieur du bar. À l’occasion de ce contrôle, six grammes de cannabis ont été saisis ».
Beaucoup de conditionnel, aucune condamnation a fortiori définitive, un exemple probant qui s’avère être un pétard mouillé, puisque les faibles quantités retrouvées l’ont en fait été dans une poubelle de rue… Mais suffisant pour trancher et s’offrir un message auto-satisfait sur les réseaux sociaux, rappelant les dispositions de la « loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic » (sic). À l’article L. 333-2, il est précisé : « La fermeture de tout local commercial, établissement ou lieu ouvert au public ou utilisé par le public peut être ordonnée, pour une durée n’excédant pas six mois, par le représentant de l’État dans le département, aux fins de prévenir la commission ou la réitération des infractions prévues ou en cas de troubles à l’ordre public résultant de ces infractions rendus possibles par les conditions de son exploitation ou sa fréquentation ».
Pas de doute pour l’administration, les problématiques relevées sont imputables à un manquement fautif de la gérante. Une lecture que conteste la taulière, qui entend déposer un recours, considérant que, hors cas manifestes et dans les limites de ses capacités, le contrôle des personnes n’est pas un objet et encore moins une prérogative liée à son activité. Un coup de gueule partagé dans le secteur, plusieurs habitué·e·s faisant part de leur consternation. « Pour moi, cet arrêté préfectoral montre l’échec ou l’insuffisance des politiques de sécurité publique à Planoise, il s’en prend à ceux qui font vivre le quartier. J’ai été client régulier de ce café pendant plusieurs années lorsque j’habitais avenue de Bourgogne. J’avais été assez surpris de découvrir qu’il subsistait, au cœur d’un centre commercial très dégradé des Époisses, un véritable café de quartier » expose un ancien.
Estomaqué par de telles accusations, il remet cette issue dans le contexte : « Si cette dame est complice de quoi que ce soit, que la justice la mette en examen, avec des preuves, au lieu de la sanctionner financièrement sans aucune raison objective. À l’inverse, si elle n’a rien fait, et il y a tout à le penser vu la vacuité des motifs de l’arrêté préfectoral, elle devrait être félicitée de tenir bon dans une zone de reconquête républicaine. Le deal à Planoise n’est pas né avec ce troquet. Le jour où Christophe Castaner [alors ministre de l’intérieur, NDLR] est venu inaugurer le commissariat de Cassin, non loin de là, j’ai vu les dealers reprendre leurs positions rue Picasso dans la seconde même où le ministre et les cortèges de policiers ont regagné le bout de la rue. C’est dire à quel point ce problème est installé depuis longtemps et qu’il n’a strictement rien à voir avec la présence d’une commerçante ».
Puis il achève, tout aussi intraitable : « Ce que j’ai observé, c’est une gérante constamment occupée à faire fonctionner son établissement, avec une clientèle très diverse : des jeunes, des plus âgés, d’anciens ouvriers et habitants historiques, des profils sociaux différents qui se retrouvaient. Je l’ai souvent entendue échanger avec ses clients, et je ne l’ai jamais vue manifester la moindre complaisance ni le moindre encouragement à l’égard d’activités illicites, ni tenir de discussions en petit comité. Elle sait aussi se montrer ferme quand il le faut, je l’ai vue recadrer sans hésiter des attitudes inappropriées. Elle me semble devenir le bouc émissaire d’un problème qui l’entoure parfois, alors que son établissement est l’un des rares points de stabilité du quartier. Va-t-on, sur ce principe, fermer la boulangerie voisine, au seul motif que quelques dealers viennent fatalement y acheter leur pain ? »
Une charge rhétorique, qui permet toutefois de larges perspectives. Car comme nous l’évoquions le 10 mars 2020, cette tendance à la criminalisation indirecte est la porte ouverte à toutes les dérives. Pourquoi ne pas s’arrêter aussi à la Gare-d’Eau, parc où converge notoirement une jeunesse férue de petits joints ; et où, à seulement deux pas, se trouve l’hôtel de police, avec peut-être autant d’usagers/usagères, de personnel externe, ou d’uniformes, concerné·e·s par une consommation même occasionnelle ? Cas pratique, lors des portes ouvertes du 8 juillet 2025 : Alors que nous discutions avec une visiteuse, celle-ci s’est évaporée à l’annonce d’une démonstration avec les chiens. La raison : Un pochon de cocaïne acheté le matin-même oublié dans son sac, confiera-t-elle. Si le forfait avait été découvert, la Préfecture aurait-elle acté la fermeture du comicot ?
.
Toufik-de-Planoise
.
.
Illustration d’en-tête : Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ (1842–1923), « The Opium Smoker » (« le fumeur d’opium »), huile sur panneau de bois, collection privée.
