« Défendre les animaux, pour certaines personnes, c’est inentendable », deux militantes de L214 témoignent
L214 est une association de défense des droits des animaux. Elle est connue pour ces campagnes choc ponctuellement médiatisées auprès du grand public… Au-delà des clichés qui ont la vie dure, deux militantes et bénévoles de l’antenne bisontine, Christine et Émilie, ont accepté de se plier à l’exercice du portrait pour « le Ch’ni ». À travers elles et leurs parcours, c’est tout un engagement en faveur du vivant qui se révèle.
Il est un peu plus de 14h00 ce jour-là lorsque Christine et Émilie arrivent dans un café du centre-ville à Besançon, où elles ont accepté de livrer au « Ch’ni » les détails de leurs parcours en faveur de la cause animale. À première vue d’apparence tout ce qu’il y a de plus ordinaire, ces deux femmes aux cœurs de lionnes se battent pour le vivant. Sur leurs tee-shirts, la marque de leur engagement. Christine en arbore un d’un bleu profond avec une baleine dessinée en blanc et mentionnant l’association Sea Shepherd, qui défend les océans et leurs écosystèmes. De son côté, Émilie porte un haut rouge sang avec un message clair allant contre les abattoirs. Elles sont toutes deux militantes bénévoles pour l’association L214.
« Nous ne faisons pas de distinction entre animaux d’un côté et humains de l’autre. Nous sommes une espèce parmi les autres. Et il n’y a aucune raison que nous ayons décidé d’exploiter et de dominer ou encore de trucider par millions un certain nombre d’espèces », explique posément Christine. Un engagement qu’elle décrit comme étant en faveur « des droits des non-humains n’excluant pas l’humain » qui repose sur une vision du monde fondée et justifiée par des assises scientifiques, comme le détaille Émilie : « La science s’en est mêlé et maintenant nous le savons, la plupart des antispécistes aujourd’hui s’appuient sur la capacité des animaux à concevoir leur propre existence, à vivre des expérience positives ou négatives et d’en être conscients ».
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Si les deux femmes luttent aujourd’hui pour les droits en faveur des animaux, leurs parcours sont pourtant très différents. Christine, aujourd’hui retraitée, a commencé à défendre cette cause de façon progressive. « J’ai passé mon enfance en Afrique équatoriale. Il y a toujours eu des animaux chez moi, chez mes parents. J’ai commencé à avoir des informations petit à petit au cours de ma vie. J’ai pris conscience progressivement de ce qui se passait au niveau de l’élevage industriel notamment ». Une thématique qui l’a conduite à s’intéresser au sujet de l’alimentation. « Je me suis aperçue à quel point les questions de l’alimentation et de l’élevage étaient liées et avaient un impact désastreux sur le dérèglement climatique […] la déforestation, la pollution de l’eau, du sol, de l’air, le gaspillage phénoménal des ressources, de ce que nous produisons avec les animaux ». Un point de départ réflexif qui l’amenée à démarrer un combat pour la défense des droits des animaux.
Émilie, quant à elle, a pris conscience très jeune et de manière spontanée, comme elle le souligne, qu’elle n’était plus en capacité de manger de la viande : « J’ai été sensible aux animaux quand j’étais adolescente. Je me suis demandé pourquoi on se permettait de manger d’autres êtres. Cela s’est fait de façon intuitive. Ce n’était pas réfléchi ou issu d’une analyse quelconque de ma part. J’ai donc arrêté de manger des animaux sauf que je ne savais pas me nourrir correctement de manière différente, à l’époque. C’était plutôt une alimentation sans viande qu’une alimentation différente », se souvient-elle.
Après avoir repris la consommation de viande à la suite d’importants soucis de santé, ses questionnements autour des animaux resurgissent au moment où elle devient maman et élève ses enfants. « Je ne comprenais pas pourquoi… Je leur apprenais à préserver l’environnement, à respecter les animaux tout en leur faisant manger de la viande animale. Je n’ai jamais insisté avec eux pour les contraindre à ne plus en manger. Et un jour, ma fille a refusé de manger tout aliment venant d’un animal dans son assiette. Je me suis alors dit qu’elle avait raison », raconte Émilie. Cette expérience marquera durablement cette mère de famille qui va creuser, et lire pour mieux comprendre ce sentiment qui l’habite. Une « dissonance cognitive » qu’elle définit elle-même par le fait « de ne pas respecter ses propres principes dans ses actions du quotidien ». Peu à peu, elle en vient donc à, elle aussi, se rapprocher de l’association L214.
Mais les deux militantes font face à un certain nombre de préjugés en raison de leur engagement : « Dire que nous défendons les animaux, pour certaines personnes, c’est inentendable. Cela révèle des dissonances cognitives. Dire qu’il faut défendre les animaux et que la majorité des personnes ne le font pas, cela signifie pour ces personnes qu’elles sont en tort et donc le cerveau cherche tout de suite un arrangement », explique ainsi Émilie.
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Un engagement qui dérange les sociétés humaines ?
Christine et Émilie poursuivent aujourd’hui leur engagement à L214. Mais, toutes deux en ont conscience, leur lutte sera encore longue. Car, le problème n’est pas uniquement français, européen ou occidental… Il est international. « Ce n’est pas qu’en France que la maltraitance et l’exploitation des animaux a lieu. Dans d’autres pays, on peut voir des horreurs à tout bout de champ […] comme en Chine avec les chiens et les chats ou dans d’autres pays d’Asie, par exemple », commente Christine. Émilie, attentive au propos de sa camarade, pousse alors l’idée jusqu’à sa limite : « On constate à l’association que les personnes, de manière générale, s’insurgent facilement par rapport à ces sujets, car ce sont des animaux de compagnie. Ils signent donc facilement des pétitions. Mais c’est bien plus difficile de se réveiller à notre niveau sur nos pratiques en France… En effet, il y a autant de maltraitance en France qu’en Asie » poursuit-elle.
Même si aujourd’hui, les deux militantes sont en phase avec leurs principes du respect des droits des animaux et du vivant, leur engagement n’a pas toujours été un beau et long fleuve tranquille. Émilie, professeure des écoles, raconte qu’elle a dû faire face à une situation professionnelle délicate au sujet de sa militance, qui était alors naissante : « Des informations en lien avec mon engagement ont été transmises au rectorat », confie Émilie. Une situation qu’elle ne comprend toujours pas actuellement, elle reste encore impressionnée d’avoir pu être surveillée. « En plus, je n’avais rien fait de mal. J’aurais parfaitement assumé si j’avais fait quelque chose. Mais, à ce moment-là, je venais de débuter mon engagement auprès de l’association ».
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Christine a été aussi enseignante dans le secondaire, aujourd’hui à la retraite, et a également fait face à des obstacles, en particulier à la fin de sa carrière. « En 2015 il y a eu la COP de Paris. À ce moment-là, mon engagement en faveur de l’écologie a été bien accepté. […] J’avais sélectionné tout un tas de petites vidéos choc sur des sujets différents sur l’écologie et sur les animaux ». Une expérience positive qu’elle n’a pas pu renouveler dans les mêmes conditions de travail quelques années plus tard. « Avant la retraite, j’ai voulu refaire une autre activité autour de ces thématiques, et là, ça a été plus compliqué. Il m’a été demandé de justifier l’objectif pédagogique de mon travail », se remémore-t-elle. De cette expérience, Christine garde un goût amer et questionne la raison d’être de sa vocation pour l’enseignement : « C’est comme si on m’avait privé d’une partie de ma mission de former de bons citoyens. Qui auraient l’esprit ouvert, qui seraient capables de faire des choix en toute connaissance de cause, qui savent analyser, et faire preuve d’empathie », conclut-elle.
Quoi qu’il en soit, les deux militantes restent lucides sur l’avenir. Si tout n’est pas rose dans le domaine de la défense des droits des animaux, « des petites victoires notables donnent un peu d’espoir » à Christine. De son côté Émilie évoque « Le sauvetage du siècle », il s’agit de l’un des projets de l’association L214. « D’ici 2030, il s’agira de diminuer par deux le nombre d’animaux tués pour la consommation en France. Cela nécessite de travailler sur l’environnement alimentaire des Français·e·s. Ça peut être les supermarchés, mais ça peut aussi être toutes les collectivités par exemple », commente-elle.
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L214, les évènements qui ont fait date…
- À l’origines de L214, un collectif né en 2003
En 2003, le collectif Stop Gavage est créé pour dévoiler les enquêtes vidéos sur la cruauté de la production de foie gras. Cinq ans plus tard, en 2008, l’association L214 naît. Elle est composée de nombreux membres du collectif Stop Gavage. La même année, Sébastien Arsac, cofondateur de L214, est embauché à l’abattoir « Charal » de Metz. Pendant trois semaines, il parvient à filmer les conditions très difficiles de mise à mort de moutons et de bovins. Une première enquête qui sera largement médiatisée.
- Campagne de lutte contre l’élevage des poules en batterie
À partir de 2010, l’association L214 multiplie ses campagnes publiques envers les entreprises afin qu’elles cessent de s’approvisionner en œufs de poules élevées en batterie. De ces actions militantes, l’association obtient alors du groupe hôtelier Novotel un premier engagement. D’autres suivent alors. En 2025, plus de 180 entreprises ont renoncé aux œufs de poules en cage.
- De nombreuses enquêtes révélées par l’association
Durant les premières années d’existence de L214, de nombreuses enquêtes vont sortir et attirer de plus en plus l’attention des médias et des Français·e·s. Celles sur le broyage des poussins mâles dans la production d’œufs, des canetons femelles dans la production de foie gras, sur la production de foie gras pour les cuisines de grands chefs ou de l’Élysée, ou encore celle sur l’élevage intensif des lapins, présentée par le moine et scientifique Matthieu Ricard, feront grand bruit.
- Une marche pour lutter contre les pratiques dans les abattoirs
L’association L214 a organisé à Paris, en 2012, la première marche pour la fermeture des abattoirs. Dorénavant, chaque année et dans le monde entier, des milliers de personnes prennent part à cette marche afin de revendiquer l’avènement d’une société plus bienveillante envers les animaux. - L’éducation des jeunes à l’empathie et au bien manger
En dehors de ses enquêtes fréquemment médiatisées, « L214 Éducation » voit le jour en 2017. Cette vaste action de pédagogie à l’égard des plus jeunes vise à encourager les enfants à faire preuve de curiosité et d’empathie envers les animaux. Une revue pédagogique, « Mon journal animal », est conçue la même année pour les 10-14 ans. - Un engagement pour la défense des droits des animaux qui inspire
Fin 2019, l’association a publié dans Le Monde un appel contre l’élevage intensif. Il a été soutenu par plus de 200 personnalités et organisations. Une pétition a aussi été lancée et signée par plus de 170 000 personnes..
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Myriam Bendjilali .
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Illustration d’en-tête : Christine et Émilie discutant dans un bistrot bisontin dans le cadre du portrait du mois – Crédit : Myriam Bendjilali.



