« Classés sans suite », des dizaines de récits dénonçant les violences sexistes et sexuelles en Franche-Comté
C’est un site web apparu le 9 juin dernier, avec l’écho suscité autour de « l’affaire Lyhanna ». Une plateforme destinée aux victimes, témoins, associations, qui souhaitent exposer leurs vécus, parfois après des décennies de silence, loin des maltraitances administratives récurrentes et des statistiques officielles souvent floues. Bon nombre estiment d’ailleurs n’être pas ou peu considérées par les autorités, quand les plaignantes osent parler. Rapidement, c’est un flot de paroles qui s’est déversé pour conter les agressions. Y compris en Franche-Comté où toutes les localités sont concernées, des grandes villes aux plus petits bourgs. Malgré des limites morales, éthiques et juridiques, l’initiative dresse une carte édifiante.
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Quelques tendances glaçantes
Quatre-vingt-deux. C’est le total des contributions récoltées en quatre semaines, sur l’ensemble de la région. À chaque fois dans l’anonymat le plus complet ainsi que recommandé, afin de préserver tout risque de représailles. La ville de Besançon en concentre vingt-cinq à elle seule, loin devant les douze de Belfort et les cinq de Vesoul, Dole et Morteau. Mais bien des villages sont également concernés, à l’instar de Neuchâtel-Urtière et de Mont-sur-Monnet avec leur centaine d’âmes. La plupart des faits allégués sont survenus il y a seulement quelques mois ou années, mais le plus ancien remonte à 1973. Peu ont débouché sur un procès, entre absences de plaintes, refus de prise en charge, affaire en cours ou intervention de classements et non-lieux jugés stupéfiants.
Ce que soulignent une bonne part des dépositions, qui reprennent régulièrement ce point commun. Exemple avec l’une d’elles, en 2024 à Besançon : « Après un premier signalement pour violence conjugale qui n’a rien donné en juillet 2024 mon « ex-mari » s’est introduit chez moi le 26 septembre par l’arrière de la maison, il a menacé de me tué, il a essayé de m’étrangler a plusieurs reprises, ma pénètre de force. Dans un état second il a finit par s’endormir. J’ai donc finit par sortir de la salle de bain ou je m’étais enfermé. Mon collègue de travail en me voyant arriver et être incohérente m’a emmené a la gendarmerie, il on pris ma déposition, les gendarmes m’ont amené a l’hôpital faire des examens… Il sont allés chez moi pour l’embarquer, il a fait un peu plus de 24h de garde a vue ».
Puis, l’autrice achève : « Il m’ont rappelé le lendemain pour venir de nouveau m’exprimer et il m’ont expliqué que c’était ma parole contre la sienne. Le soir même il était libre sans mesure d’éloignement. Je ne suis toujours pas divorcé et ce restaurateur bien connu des plateaux TV m’a écrit 2 mois plus tard en me disant qu’il était passé devant chez moi. Cela fait 2ans et j’ai toujours peur d’aller dans certains endroits. Je n’ai aucune nouvelles de la justice… Vive la France ». Au final, d’après les statistiques globales dressées, seulement 2,9 % des procédures ont été poursuivies jusque devant les tribunaux. Un chiffre qui demeure extrêmement faible, sans même tenir compte des personnes ayant renoncé à pousser les portes d’un commissariat, qui pèsent pour la moitié des flux.
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Les zéro à vingt-cinq ans omniprésent·e·s
Pour le quart des dépositaires, c’est d’ailleurs cette « double peine policière » qui est au cœur des principales préoccupations préliminaires… Devant le sentiment de honte, ou la nécessité d’un suivi thérapeutique. Une réalité malheureusement ancrée, à laquelle nous avions consacré un article concernant la réception des cas de VSS à la Gare-d’Eau. Sans surprise non plus, les viols et agressions sexuelles, en particulier dans l’environnement proche, le cercle intrafamilial et la vie conjugale, représentent la majorité des atteintes enregistrées. Mais le milieu scolaire, médical, sportif, religieux ou militaire n’est pas non plus épargné. Élément confirmant aussi toutes les études, une très large proportion des victimes déclarées ont entre zéro et vingt-cinq ans…
C’est contre cette « impunité en chiffres » que cet espace a été pensé, permettant de libérer une parole trop longtemps minimisée, méprisée ou cornaquée par la société et les institutions. Mais non sans susciter d’importantes interrogations, notamment sur le plan moral, éthique et judiciaire de ce déferlement n’obéissant à presque aucune règle. Car ces imputations publiques, émanant de plumes qui ne peuvent pas être identifiées, ne souffrent d’aucune vérification, pas plus que de contradictoire. Il est ainsi permis de délivrer n’importe quelle prose, y compris en citant explicitement des noms. Sur plusieurs confessions locales, des identités bien réelles ont donc été livrées en pâture, dont certaines sans démarches parallèles ou développements circonstanciels.
Une zone d’incertitude encore plus flagrante lorsque les dossiers sont éloignés de l’objet initial, comme ce litige visant l’héritage d’un oncle qui aurait été détourné avec la complicité du notaire et de toutes les instances taxées de vichystes… Entre le grief sincère et le règlement de compte, difficile de trouver la formule idéale. Dix jours après son lancement, la plateforme a donc interdit la possibilité de désigner son agresseur. Une concession d’autant plus admise que sa co-créatrice a dû se mettre en retrait, ayant reconnu « un comportement inapproprié » après qu’une militante a évoqué une agression de sa part. En définitive, un projet aussi salutaire que chaotique, qui, dans la même veine que « #MeToo », contribue à faire bouger les lignes en posant de nouveaux cadres.
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Toufik-de-Planoise
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Illustration d’en-tête : Cartographie des signalements recensés par le site « Classés sans suite » au 7 août 2026, centrée sur la Franche-Comté – capture d’écran.
