Thierry Loew, « Pas sérial s’abstenir »
« Lire un livre ou écouter de la musique, ce n’est jamais perdre son temps ». Cette maxime, qu’il tient de son institutrice d’enfance, Thierry Loew en a fait un étendard. Depuis près de dix ans, il gère le « festival des littératures policières, noires et sociales ». Une institution dans la cité de Victor Hugo qui, depuis son lancement en 1998, a permis à un public toujours plus large de découvrir quelque cinq cents auteurs/autrices. Toujours aussi passionné par cet engagement exaltant, ce comtois d’adoption est cependant soucieux de l’avenir. Mais pas de quoi abattre son moral d’acier, que nous tentons de restituer pour ce portrait du mois.
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Un touche-à-tout au grand cœur
C’est sur la place Jean de Lattre de Tassigny dite « du Jura » qu’on retrouve Thierry Loew, au sein du petit secteur historique de Tarragnoz. Un quartier où il réside depuis une vingtaine d’années, investi entre le « village » et les vide-greniers. « Ce qui me plaît ici, c’est surtout le côté humain. Dans cette zone très administrative, il reste une vraie mixité grâce aux nombreux HLM présentes. J’en bénéficie donc, autrement le prix des loyers ne m’aurait pas permis d’être dans le coin. Tout le monde se connaît, se parle, s’entraide. La proximité, c’est ce qui permet d’éviter le repli et tout ce que ça entraîne ! » nous relate le soixantenaire, comme un fil rouge de son parcours.
S’il grandit aux Grésilles à Dijon, c’est à Besançon qu’il s’installe alors adulte. Une ville qu’il ne quittera plus, où il officiera comme éducateur spécialisé auprès de la protection de l’enfance. Un aspect de sa vie professionnelle, également jalonnée par les projets associatifs à vocation sociale : de « Rock à l‘Est », une structure évènementielle spécialisée dans l’organisation de concerts, à « Lien », un organe d’insertion pour les jeunes en difficulté, en passant par les émissions de « Radio BIP », la participation à un « inventaire photographique des gens de Besançon » exposé au musée des Beaux-Arts et d’Archéologie, jusqu’à l’édification de la cave des « Passagers du Zinc ».

Les années de plomb en détonateur
Mais Thierry Loew, c’est aussi et surtout l’institution « Pas sérial s’abstenir » et son « festival des Littératures policières, noires et sociales ». Lancée il y a vingt-neuf ans, cette date indépendante est aujourd’hui un marqueur dans le milieu. « Au début des années 1990, Guy Gérard, qui tenait le salon Sang d’encre en Isère, Manu Cèbe, dont les parents s’étaient illustrés dans le « Groupe Medvedkine », ainsi que moi, discutions du cas de l’écrivain Cesare Battisti. Ça a été notre moteur, avec la volonté de donner ses lettres de noblesse à ce que certain·e·s qualifient de roman de gare. Tout en décloisonnant les cercles, en particulier entre auteurs/autrices et lecteurs/lectrices ».
« C’est une véritable littérature, dont on souhaite abattre les stéréotypes et que nous voulons rendre accessible au plus grand nombre. La culture, quand elle est confisquée par une élite, meurt. À la première édition, je connaissais tous le monde, en 2025 je peux dire que je découvrais ou rencontrais deux tiers des invité·e·s. C’était aussi le but, ouvrir au-delà de nos réseaux et perspectives pour qu’un maximum de monde s’y retrouve ». D’abord vice-président de l’association, il en devient la principale tête il y a dix ans avec le départ de sa figure tutélaire pour Paris. Une forte responsabilité, à l’heure des bouleversements sociétaux et des rapports souvent compliqués avec les pouvoirs publics.

La culture en danger ?
« En France, le livre résiste bien. À Besançon en particulier, où l’offre de bibliothèques est développé. En principe, dans chaque quartier ou presque, il est possible de trouver, gratuitement, un panel d’ouvrages. C’est une chance, qu’il faut souligner ». Le père de famille reste toutefois inquiet quant aux suites, ayant lancé un appel sur les réseaux sociaux. « Au-delà d’une relève qu’il va falloir assurer malgré 70 % des bénévoles de départ encore présent·e·s, les choses sont assez compliquées. Notre budget tourne autour de 5 000€ mensuels, ce qui n’est déjà pas énorme. Mais c’est parce que nous rationalisons tout, la bouffe cuisinée collectivement, les frais de transports, le matériel ».
Constamment à la recherche de mécènes privé·e·s ou de subventions locales, il se désespère quant au manque d’engouement des autorités. « La municipalité est notre dernier soutien, jusqu’à quand ? La région a laissé tombé il y a bien longtemps, le département n’a jamais été très volontaire. Les politicien·ne·s de droite comme de gauche visitent nos allées, mais peu se rendent compte que les réalités financières sont extrêmement précaires. On ne veut pas faire payer l’entrée, que toute venue soit inconditionnelle. Mettre vingt balles dans un bouquin, il y a des familles qui ont du mal. Alors on compte sur les adhésions et les sponsors, pour nous permettre de continuer ces prochaines années ! ».

« Pour rêver, il ne faut pas fermer les yeux. Il faut lire » (*)
Révolté, Thierry Loew ? Revendicatif, certes. Pour cet habitué des mouvements sociaux, le polar est justement un genre qui permet d’éclairer, d’analyser et de saisir les rouages de la société. « J’ai participé au mouvement des gilets jaunes, faisant mienne cette chasuble après avoir été d’abord un peu attentif aux premières manif pour voir ce que ça donnait. Avec celleux qui ont un bagage politique sans être forcément encarté·e·s quelque part, c’était à la fois déroutant et enthousiasmant. J’ai pu y observer les espoirs, le courage, le partage, les doutes, la répression. L’histoire nous montre que cet écrasement n’est pas inédit, mais je crois que ça a été un tournant qui explique aussi le contexte actuel ».
Entre le pavé et les marque-pages, une continuité logique s’est instaurée. « Nous avions invité plusieurs protagonistes, comme Fred Vuillaume. Ça fait partie de nos grands moments, mais il y en a d’autres. À l’instar d’une dizaine d’ateliers d’écriture, réalisés à la maison d’arrêt de la Butte, avec des mineur·e·s et majeur·e·s, ou l’initiation permise à l’école Rivotte, trois années de suite, avec les gamin·e·s qui écrivaient leurs propres romans noirs. C’est peut-être aussi ça, qui fait peur aux décisionnaires. Car quand la dictature arrive, cette fenêtre sur le monde que sont les livres se voit contrôlée, interdite, brulée » achève notre interlocuteur, tout en précisant, avec un grand sourire, « rester optimiste ».
Illustration d’en-tête : Thierry Loew à son domicile, devant une affiche du 24e « festival des Littératures policières, noires et sociales ».
