Une journée sur le pavé de Montbéliard, avec les élèves et profs du lycée Germaine Tillion
Avec près de 2 200 apprenant·e·s, le lycée polyvalant Germaine Tillion de Montbéliard est l’un des plus importants de la région. Une véritable usine après la fusion avec les sites de Grand-Chênois et Viette en 2017, mais qui s’est aujourd’hui transformée en cocotte-minute. Car pour une large part des enseignant·e·s et étudiant·e·s, le cadre matériel et les relations avec l’administration ne répondent plus aux seuils minimaux attendus. Un grondement qui couvait depuis des années, aboutissant à une tempête inédite intégrant d’autres fronts critiques. Cas aux rames spécifiques, ou échos d’une société en berne ? « Le Ch’ni » a passé une journée auprès des élèves et profs, pour tenter de comprendre cette trame délicate et complexe.
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Chronique d’un embrasement.
Le brasier s’est installé le vendredi 22 mai par une simple pétition, comme nous l’explique quatre lycéennes présentes ce jour-là. « C’est venu spontanément de quelques élèves, pour alerter sur la situation. Il faut dire que le mécontentement est palpable depuis déjà longtemps, entre les murs qui se délitent et la communication inexistante avec le proviseur, plein de gens en ont marre. Mais jusqu’alors, ces revendications n’avaient pas spécialement provoqué d’étincelles ». Rien d’extraordinaire sur le fond et la forme donc, mais cette fois la contestation prend. « Rapidement, l’idée d’un rassemblement spontané s’est imposée, même si ça n’était encore que des bruits de couloirs. Quand la protestation s’est effectivement muée en un large regroupement, c’est là que les choses ont dégénéré ».
Elles poursuivent successivement, encore marquées par les évènements. « C’est vrai qu’à un moment, il y a eu des jets d’œufs en direction de responsables de l’administration et une balle de football qui a volé vers un fourgon. Mais alors, ça justifie qu’on gaze et qu’on tire au LBD sur tout ce qui bouge ? En vrai la police était déjà là, nombreuse et équipée. Il y avait une volonté de répression avant l’incident, qui n’a été qu’un prétexte pour casser des jeunes, souvent mineur·e·s. Moi, j’ai vu des camarades être étranglé·e·s et frappé·e·s au sol par des uniformes. J’ai aussi reçu la vidéo où un agent traite un enseignant de ‘Mélenchon’, pour avoir essayé de calmer le jeu. Le message envoyé est clair, vous êtes des citoyen·ne·s de seconde zone et vous serez traité·e·s comme tel·le·s. Après, on s’étonne que ça pète… ».
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« Sanitaires insalubres, moisissures persistantes, invasion de rongeurs... »
À la suite d’un week-end prolongé, la tension n’était pas redescendue mardi matin avec la promesse d’un blocus. Plusieurs dizaines de professeur·e·s se sont ainsi retrouvé·e·s devant les grilles de l’établissement, pendant que diverses délégations étaient reçues par les huiles académiques. « Ces rencontres ont été prévues sur différents créneaux, afin de recevoir séparément les représentant·e·s lycéen·ne·s, les organisations syndicales, etc. Le but, c’est de saucissonner les interlocuteurs/interlocutrices pour éviter qu’un front commun ne se forme. Mais c’est complètement inutile, la colère est partagée au-delà de nos catégories respectives. On a une hiérarchie qui fait n’importe quoi, imposant des protocoles fantaisistes pendant que tout part en vrille » relate un adhérent de « SUD/Solidaires ».
Un non-encarté fait le même constat, amer. « Il y a peu de temps, un collègue s’est blessé parce que le portant de la fenêtre s’est détaché et lui est carrément tombé dessus. Non mais sérieusement, vous imaginez ? On est déjà obligé·e·s de faire cours avec des bouts de ficelles, car l’éducation nationale est en décrépitude de façon générale. Sanitaires insalubres, moisissures persistantes, invasion de rongeurs… La liste est interminable. On remonte ces dysfonctionnements au quotidien, mais ça part souvent en violents clashs notamment lors des conseils d’administration. Ce principal était en poste dans les Vosges autrefois, il assène une vision qu’on juge autoritaire et rétrograde. Derrière, ce sont les gosses qui paient le prix fort. Évoluer correctement dans ces conditions, ce n’est juste pas possible ».
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Le spectre de la « cinquième colonne » ?
Alors que parents d’élèves et fonctionnaires d’autres sites sont venu·e·s en soutien, la centaine d’apprenant·e·s a également été renforcée par l’apport de riverain·e·s et protestataires externes. Une réalité que nous avons constatée, mais plus nuancée que l’idée de seul·e·s protagonistes « infiltré·e·s », comme autorités et médias l’assèneront. « Je suis là avec des ami·e·s, même si ielles ne suivent pas de cursus ici. C’est une part notable du mouvement, mais en ne se focalisant que là-dessus, on sert la fameuse fable des casseurs/casseuses allochtones qui arrange tout le monde. Même si ça va à l’encontre de la légende et que ce n’est pas la majorité, à Germaine Tillion, certain·e·s d’entre nous sont aussi en première ligne ! » fulmine un manifestant bien muni d’une carte de l’établissement.
Formé·e·s en petits groupes éparses sur l’allée Adolphe Kégresse, fumigènes et pétards, pancartes « plus dur d’aller aux toilettes que d’avoir le bac » et « les rats sont plus écoutés que nous », drapeaux aux couleurs tricolores et de « la France Insoumise », soulignent ainsi cette réalité davantage hétéroclite que l’unique « riot porn » souvent ressassé chez les titres mainstreams. Car si un feu de poubelle citadine a été signalé avant dix heures, le climat est resté globalement assez calme jusqu’à l’arrivée des « forces de l’ordre ». Précipitant alors les contours d’une confrontation escomptée par les plus téméraires, les membres du personnel oscillant entre reproches aux gradé·e·s d’avoir revêtu d’emblée des tenues anti-émeutes et exhortations aux adolescent·e·s à se mettre en retrait.
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« Je n‘ai pas signé pour ça »
Vinrent alors les affrontements en fin de matinée et début d’après-midi, en particulier au niveau de la rue Pierre Donzelot. Extraction de mobilier urbain, barricades incendiaires, lancers de cailloux, accueillis par les MP7 cougar et leurs nuées toxiques. Dans la mêlée, un enseignant est frappé à la tête par un projectile indéterminé. Entre la scène qui se déroule devant elle et cette nouvelle délicate, une pionne s’effondre en pleurs : « je n‘ai pas signé pour ça ». Au milieu des blocs de « la Petite-Hollande », d’autres mains se joignent plus franchement à la guérilla. Les échanges se poursuivront ainsi, jusqu’à une ultime charge qui entraîne une dispersion définitive autour de 16h00. Jonchant la chaussée, les palets de lacrymogène du jour s’ajoutent à ceux toujours présents du vendredi.
« C’est dommage d’en arriver là, mais est-ce qu’il y a d’autres possibilité de se faire entendre ? » rage un lycéen qui n’a pas pris part aux échauffourées. En revanche, d’autres assument entièrement la méthode, considérant les problématiques estudiantines comme un simple détonateur : « Les dérapages du maintien de l’ordre, les inégalités sociales persistantes, le manque plombant de perspectives… C’est tout ça qui resurgit, par une convergence qui puise dans le rejet des institutions. On ne le formule pas tous/toutes comme ça, mais cette rage n’a rien d’abstraite ou de nihiliste. Est-ce le bon moyen pour s’exprimer, je ne sais pas, mais en tous cas, c’est aussi comme ça qu’on impose un rapport de force là où avant personne ne se préoccupait de nos gueules » analyse un habitant.
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Une quiétude retrouvée, pour l’instant
En grève ce jeudi et vendredi, les professeur·e·s interrogé·e·s reconnaissent les difficultés inhérentes à cette alchimie explosive de compositions et pratiques. « Nos jeunes sont en rébellion et ne vivent pas en vase clos, bien sûr que dans un contexte pareil, d’autres éléments s’associent voire prennent le pas. Il ne s’agit pas d’opposer les un·e·s aux autres, en 2026 le malaise est partout chez les moins de vingt-cinq ans. La question c’est de comprendre pourquoi ça se produit, puis derrière d’arriver à traiter correctement ce qui relève de nos missions à nous. Notre rôle, c’est de leur dire qu’on comprend et partage cette fureur, mais qu’il faut trouver d’autres voies pour le changement. Tout en dénonçant ce qui a produit cette révolte, mais aussi les dérapages pour la juguler, qui sont inacceptables ».
Interrogation logique, quelles suites pourraient connaître cette crise ? Après les entrevues de mardi, les espoirs restent précaires. « Avec les traumatismes massifs et au moins cinq gardes à vue, je crois qu’on peut dire que le bilan est déjà suffisamment lourd. On a été entendu·e·s, enfin tout était déjà su avant et ça n’a pas bougé pour autant, mais tout est sur la table. Avec le brouhaha depuis une semaine, j’espère que les décideurs/décideuses vont se dire qu’il y a urgence. On ne va pas attendre qu’un gamin soit éborgné au flash-ball ou qu’un policier reçoive un parpaing dans le crâne, pour trancher qu’il faut stopper là les frais. Voyons comment les choses avancent, renouons le dialogue et trouvons des solutions pérennes. Pour ça, toutes les parties doivent faire un pas » livre le père d’une lycéenne.
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Notre profession tourmentée
La couverture médiatique anxiogène est particulièrement pointée du doigt par les instances enseignant·e·s et lycéen·n·es, relevant des enjeux qui disparaissent au profit de récits sécuritaires dictés par les pouvoirs publics et officines d’opinions. Les qualificatifs choisis, complaisamment émis ou repris par « l’Est Républicain » – propriété de la multinationale bancaire « Crédit Mutuel », évoquent ainsi des « délinquants », reprennent la théorie des « black-blocs », ou accusent encore « l’extrême gauche » pour traiter des incidents qui découlent de ce panorama. Sans oublier, évidemment, de retracer le curriculum vitae exact des personnes interpelées, obtenu par un procureur de Montbéliard, Paul-Édouard Lallois, très loquace avec la presse sous perfusion préfectorale et policière.
L’occasion de torpiller un autre lieu commun, celui d’une hargne qui serait dirigée contre toute la presse en tant que telle. Assertion tirée par le fait qu’un caméraman de « France 3 » ait été touché par une pierre en plein champ de bataille, sans savoir s’il avait été ciblé. Comme d’autres, il a cependant été rabroué plus d’une fois. Or, toute la journée, nous avons pu évoluer, à l’instar de « Contre Attaque », sans encombre, sur l’ensemble du terrain. « Ce qu’on ne veut pas, ce sont les journalistes qui débarquent, parfois sans être identifiables, font deux prises quand c’est le bordel en exposant nos têtes et rapportent que ce qui les intéressent. Ce n’est pas un zoo, les professionnel·le·s doivent être réglos. Mais dans ce cas, je serais étonné qu’il ait été visé exprès. On leur dit dégager, généralement ça s’arrête là ».
Illustration d’en-tête : Aperçu de policiers/policières en faction, rue Pierre Donzelot.
