À Besançon, plusieurs centaines de graffitis racistes, homophobes et antiféministes visibles dans les rues

Quel est le point commun entre un pylône de Planoise, une aubette des Orchamps et un horodateur de Battant ? Ces derniers mois, ce mobilier a été recouvert de curieux messages aux relents haineux. Une prose en réalité difficilement compréhensible, d’une introduction évoquant par exemple les actualités internationales ou des titres-phares de variété à une inéluctable conclusion incendiaire sur l’immigration ou la communauté LGBT+. Une entreprise qui confine à la frénésie, ces graffitis caractéristiques se comptant désormais par milliers sur toute la cité. Derrière, à la manœuvre, pas de groupuscule organisé, mais une femme, qui semble aussi seule que désorientée. Reste une propagande violente qui s’affiche largement dans les rues, sous une étonnante passivité municipale. Notre enquête.
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« Les sales lesbiennes sont une honte pour la France »
« Mieux vaut être facho que gay », « terroristes islamistes du Bataclan – et après ? vente de halal au marché de Noël », « stop immigration #2,5 millions de chômeurs », « les sales lesbiennes sont une honte pour la France », « affaire Lyhanna – foutez la paix à l’état – le suspect n’est pas un violeur (pas de preuve) », « si la colonisation était horrible fallait pas venir en France peu après », « avant les juges punissaient l’homosexualité – ils avaient raison #LGBT tue la société », « Marly Gomont = clip raciste anti-blanc », « avant les femmes faisaient le ménage, les maris payaient le resto #c’était bien avant les féministes radicales débiles », « pour une France forte retrouvons les vraies valeurs – nique les PD », etc. Depuis la fin de l’année 2025 jusqu’à ce jour, il ne se passe plus une semaine sans que « le Ch’ni » ne soit sollicité quant à l’apparition de tels tags sur la capitale comtoise.

À chaque fois, les caractéristiques sont les mêmes : Un propos court et répété, toujours anonyme, cumulant références déroutantes et fond nauséabond, inscrit via un marqueur blanc, visant toute surface publique ou privée qui connaît du passage. Si ce n’est certes pas la première fois qu’une communication indélicate fleurit ainsi dans la cité, l’ampleur, la fréquence et la brutalité des atteintes commencent à exaspérer les habitant·e·s. « Ce sont des discours ignobles, condamnables. Le problème, c’est qu’il ne s’agit pas de graffitis d’ampleur mais de petits mots disséminés ici et là, donc qui restent parfois des mois avant d’être effacés. En attendant, quels effets cela produit ? Nos enfants passent chaque jour devant ces proclamations, les intégrant inconsciemment comme le fait la publicité. C’est dangereux, les autorités doivent réagir » s’agace une riveraine.

Une révolte discrète contre la portée de ces actes, qui s’est progressivement élargie aux citoyen·ne·s davantage préoccupé·e·s par l’aspect strictement matériel. « Le pourquoi du comment m’importe peu, je ne veux juste pas qu’on pourrisse mon domicile. Mais la porte d’entrée principale de l’immeuble a été souillée une dizaine de fois depuis janvier, avec ce procédé qui ne varie pas. Je reconnais tout de suite le style, bien différent des ‘ACAB’ ou ‘Macron démission’ qu’on en a de temps en temps. Personne n’a d’abord songé à déposer plainte, au début ça semblait assez insignifiant. Comme souvent, on a effacé nous-mêmes ou on a signalé au syndic’ sans faire d’histoires. Mais là, ça prend des proportions insupportables. Surtout qu’on est loin d’être les seul·e·s, mes contacts me disent bien que ça se reproduit dans toute la ville » rapporte ainsi une propriétaire rue de la Préfecture.
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Au local, entre mansuétude et ras-le-bol
Au niveau des pouvoirs publics, la situation ne ferait pas encore l’objet d’un traitement particulièrement diligent. « Entre nous, ça fait évidemment jaser. Tous les jours ou presque, on nous alerte ou on en découvre, on se passerait bien de ce travail supplémentaire. Alors on frotte autant que possible, même si parfois la tâche semble interminable. Tout est remonté à la hiérarchie, après je ne sais pas si des recherches plus poussées ont été ou seront engagées. Mais aux dernières nouvelles, ça n’a jamais vraiment cessé » reconnaît un agent municipal croisé sur le macadam. Une inertie qui s’est installée il y a plus de six mois, tranchant avec la vigueur parfois observée dans d’autres litiges… La police nationale intervenant parfois en quelques minutes pour réprimer les « débordements » de gauche, comme sur la réalisation d’un pochoir le 7 mars 2023.

Un flou artistique que dénoncent les milieux antifascistes de terrain, au devant du phénomène. « La plupart du temps, c’est géré par nos soins. Sinon les choses traînent, souvent durant des semaines. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la mairie ne se presse pas trop pour que ça s’arrête. C’est d’ailleurs assez drôle, quand on sait que Ludovic Fagaut se présente comme le nouveau Monsieur propre. Enfin, uniquement lorsqu’il est question d’affichage sauvage pour des évènements alternatifs. Mais là, on parle quand même d’éléments explicitement racistes. Ce qu’on se dit maintenant, c’est qu’il va falloir dégrader les supports lors de nos nettoyages. Atteindre la structure en la grattant fortement par exemple, obligeant à une rénovation ou un remplacement. C’est une façon pour que notre bon maire s’emploie enfin à agir sur la base, afin d’éviter ces conséquences plus coûteuses ! »

Un recours radical qui en dit long sur l’exaspération ambiante, gagnant les franges les plus timorées. « Je suis pas dans la politique, mais si on devait me classer, ce ne serait pas chez les progressistes. Sans parler de la méthode, ça n’est pas possible de laisser prospérer ces proclamations. Sur la réclame d’une société qui faisait figurer une mannequin noire, il y avait marqué ‘merci de parler la langue du pays qui vous accueille’ en plein sur son visage. Bon, je crois que ça se passe de commentaire. Même moi, ça finit par me déranger. Ce n’est pas une exception, je tombe là-dessus chaque matin ou presque quand je promène mon chien. J’aimerais pouvoir l’exprimer à qui de droit, engager un dialogue pour que ça cesse. Car en face, ça peut heurter. Le risque, c’est d’avoir des tensions ou plus grave. La Mouillère c’est assez calme, moi comme le voisinage, j’entends garder cette quiétude » tance un retraité.
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Le 24 juin dernier à Besançon, cette personne était aperçue en train de réaliser un graffiti concernant l’affaire Lyhanna. Le signalement de l’autrice comme le fond et la forme du message correspondent aux éléments recueillis jusqu’alors, dressant une initiative aussi acharnée que personnelle.

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Une prestance remarquée
Il n’est pourtant pas difficile de retracer la principale protagoniste, plusieurs fois confrontée par des tiers·e·s. Comme le 6 janvier dernier aux Carmes, lorsque trois étudiantes prennent l’intéressée sur le fait. « Comme beaucoup, nous étions intrigué·e·s par ces slogans qu’on retrouvait y compris à l’intérieur des bus. Un coup en sortant de la fac, on l’a vue en train d’écrire ses phrases. Elle assumait totalement, tout en affirmant que ce n’était pas forcément sa pensée mais une façon de faire réagir. Elle expliquait également que les filles devaient rester à leur place, qu’on s’habillait n’importe comment, que notre rôle était de plaire aux hommes, que dans ces conditions il ne fallait pas s’étonner si nous n’avions pas de petits copains. Avant de repartir sur le hallal, estimant scandaleux que l’enseigne ‘Quick’ ne fasse plus de porc. C’était lunaire » rapporte l’une d’elles.

Un premier récit circonstancié, corroboré par bien des déclarations analogues successives. À l’instar d’une mère de famille, qui l’a croisée le 7 avril place Flore. « Je l’ai captée en ‘flag’, elle inscrivait des choses à propos de Clovis et Kamini sur l’arrêt de tram. Je n’ai pas eu le temps de m’approcher davantage, que sa navette arrivait et qu’elle disparaissait aussitôt ». Rebelote le 24 juin dans une rue de Fontaine-Argent, où une énième citoyenne la confond. « J’étais dans le secteur pour prendre les transports en commun, là j’aperçois quelqu’un qui fait un graffiti sur un poteau. Sur le même registre que des dizaines d’autres, celui-ci remettait en cause la culpabilité de Jérôme Barella – le meurtrier de la petite Lyhanna. Je lui ai demandé pourquoi elle faisait ça, elle a essayé de nier toute implication avant de dire que d’autres personnes pouvaient écrire ce type d’inscription ».

Dans les trois cas, le descriptif s’est accompagné de clichés probants. Esquissant systématiquement les traits d’une trentenaire/quarantenaire, coupe au carré et large sac à main rouge. « Avec sa teinture blonde puis brune, son écharpe proprette et son jean en coupe droite, elle pourrait tout à fait appartenir à la classe moyenne supérieure et être intégrée socialement. C’est du moins ce qu’on imagine, quand on la rencontre sans a priori. Un côté passe-partout, qui l’aide à opérer sans entrave. Ce qui tranche d’autant plus avec le reste, que ce soit la nature de ses messages ou ses explications brouillées. Ce qui revient de celleux qui ont échangé avec, c’est qu’elle serait dans une détresse psychologique. Ça n’excuse rien, mais expliquerait qu’on soit plus sur une déviation personnelle que sur une mouvance affirmée » s’interroge un syndicaliste de l’UFR-SLHS Mégevand.

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Illustration d’en-tête : Aperçu de la mise en cause barbouillant des visuels de gauche, le 6 janvier dernier.