Mobilisation contre la surcharge de travail à « la Poste », symptôme de la privatisation d’un service public
Cette semaine, les agent·e·s de poste étaient mobilisé·e·s à Dannemarie-sur-Crète. Ils et elles débrayent 59 minutes pour dénoncer le manque d’effectif durant les soldes d’été, d’autant plus en période de canicule. Une surcharge de travail qui les empêche de livrer tout le courrier, alors même que l’entreprise leur donne pour consigne de prioriser les colis et les publicités plutôt que les recommandés et les lettres rouges. Cette organisation à flux tendu et la priorisation du courrier est un symptôme d’un service public qui se privatise toujours plus, et dont les agent·e·s en première ligne font les frais.
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Il est 14 heures à la poste de Dannemarie-sur-Crète dans le Doubs et les agent·e·s rentrent de leurs tournées, les véhicules encore remplis de courrier et de colis. Ils et elles n’ont pas pu tout livrer. Depuis le début du mois, iels alertent leurs responsables sur la surcharge de travail. Quinze agent·e·s à se partager dix-huit tournées et qui n’ont eu pour seule réponse de la direction qu’une promesse que des groupes de travail allaient être mis en place pour trouver des solutions. « Les groupes de travail, c’était il y a un mois qu’il fallait les faire, là ça dégueule de partout ! » scande un facteur, irrité par la situation.
« Avant, la période d’été, c’était à peu près tranquille, mais là comme ils n’embauchent plus personne pour remplacer [les soldes] l’été, ce n’est plus le cas » signale Marie, représentante syndicale « Sud-PTT » au Conseil Économique et Social (CSE) de « la Poste ». Les agent·e·s doivent donc se partager le travail « sachant que leur propre tournée est déjà surbookée » ajoute l’élue CSE.
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Au moins cinq fois ce matin, on m’a dit « j’ai pas de courrier aujourd’hui ? »
Conséquences : tout le courrier ne peut pas être livré et les facteur·ice·s sont en première ligne pour faire le service après-vente auprès des client·e·s. « Au moins cinq fois ce matin, on m’a dit ‘j’ai pas de courrier aujourd’hui ?’ » regrette une factrice à la fin de sa tournée. Son collègue renchérit : « Il y en a qui s’accrochent à notre voiture en disant « il est où mon ‘Télé 7 jours’ ? » ça met du stress en plus. […] En tournée, on va un peu plus vite, on prend plus de risques. Au bout d’un moment on a mal au dos et aux jambes. »

Ces économies faites sur le dos des facteur·ice·s ont des conséquences : un·e agent·e est mis·e en arrêt de travail environ trente-sept jours par an selon Julien Juif, élu « Sud-PTT » au CSE : « Au final, ça coûte plus cher à l’entreprise que d’embaucher quelqu’un en plus ». Dans le reste de la région, la situation est tout aussi alarmante : « on a beaucoup de démission de CDI, de l’absentéisme, et derrière il manque du monde », prévient Hamza Zennoud, lui aussi élu « Sud-PTT » au CSE.
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La canicule, un facteur aggravant
Et la canicule n’arrange rien. Depuis mai, le département du Doubs a été en vigilance orange ou rouge canicule pendant plus de trente jours. Face à ces conditions météorologiques, l’entreprise « laisse les salarié·e·s faire leur tournée jusque 14 heures, et en alerte rouge jusque 13 heures. Mais dans l’habitacle, il fait déjà 40-45° » alerte Julien Juif. À Dannemarie-sur-Crète, seulement quatre voitures sont climatisées et elles sont attribuées en fonction des tournées, pas des besoins spécifiques liés à la chaleur.
C’est justement en raison de ces épisodes caniculaires que la direction au centre de poste de Dijon a finalement accepté ce vendredi d’embaucher un, puis deux agents en plus pour ces prochaines semaines. Pour elle, la surcharge de travail est uniquement due à ces mesures exceptionnelles qui permettraient aux agent·e·s de rentrer une à deux heures en avance de leur tournée pendant la canicule. Elle pointe aussi le nombre de livraisons qui a augmenté chez les habitant·e·s, qui préfèrent commander depuis chez elleux, au frais, plutôt que de se rendre en magasin. Une simple mauvaise anticipation de la météo durant cet été ?
Les syndicats dénoncent plutôt la réorganisation de « la Poste » le 19 mai, qui a encore augmenté la charge de travail dans l’entreprise. Cette organisation à flux tendu est symptomatique, non de quelques épisodes caniculaires non anticipés, mais d’un service public qui se privatise depuis de nombreuses années. La priorité est au rendement : on le constate même à plus basse échelle, lorsque les facteur·ice·s se voient par exemple contraint·e·s de prioriser la livraison de colis Amazon et les publicités, plutôt que les courriers urgents, notamment les recommandés, dont les retards peuvent avoir d’importantes conséquences légales, professionnelles ou économiques.
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« La Poste » en tension entre sa mission de service public et les logiques du marché
Cette contradiction se fait particulièrement ressentir sur le terrain, où les agent·e·s sont soumis·e·s aux logiques du marché imposées par leur entreprise alors qu’ils et elles exercent une mission d’utilité publique. « Quand on voit qu’on ne peut pas passer tout le travail de la journée, ils [La Poste] privilégient les colis Amazon, Chronopost, la pub. Le courrier est distribué en dernier, donc on n’est plus facteur, on est livreur Amazon » dénonce un agent de Dannemarie-sur-Crète.
Selon la direction du service client colis, cette priorisation ne répondrait pourtant pas à des intérêts privés : « on essaie d’honorer les délais : on livre déjà les colis et les courriers prioritaires, et ensuite le courrier dans l’ordre de priorisation de leur tarification ». Mais dans les faits, les e-lettres rouges qui doivent être livrées J+1 passent non seulement après tous les colis qui sont en J+2, mais aussi après les imprimés publicitaires. Les entreprises qui paient pour le service postal sont bien priorisées, et priment sur sa mission d’intérêt général.
Cette dépendance aux logiques du marché et aux oligopoles comme Amazon s’observe depuis plusieurs années : on la constate par exemple à travers les conditions tarifaires avantageuses (un système de licence forfaitaire annuelle plutôt qu’une tarification indexée sur les expéditions) que « la Poste » offre à son principal client et concurrent, « Amazon ».
Alors qu’elle s’affiche fièrement comme 100% publique, dans sa gouvernance, sa manière de se structurer face au marché et dans son financement, « la Poste » se privatise de plus en plus. C’est ce que démontre Laurent Mauduit dans un article sur le sujet : « Alors que les activités historiques de La Poste, le courrier notamment, chutent du fait de la révolution numérique, celles de ‘la Banque postale’ vont prendre une place croissante. Mimant les comportements du privé, avec des rémunérations pour ses cadres proches de celles des banques privées, disposant de salarié·es qui ne jouissent pas du statut des postiers, ‘la Banque postale’ s’impose comme le cœur stratégique du groupe. De facto, ‘La Poste’ devient progressivement la filiale… de sa filiale, ‘la Banque postale’ ».
Si « la Poste » se repose sur ses filiales privées pour la financer, c’est en partie pour pouvoir pallier son déficit dû à sa mission de service universel postal. Mais si la distribution de courrier dans un monde numérisé est à perte, l’utilité publique qu’elle sert n’est, elle, pas quantifiable et ne devrait pas être soumise à des logiques de marché.
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Les agent·e·s s’efforcent de remplir leur mission de service public
Malgré cette privatisation du service public qui perturbe leur identité professionnelle et font peser sur elleux les attentes du public, les agent·e·s de « la Poste » se mobilisent partout en France pour mener leur travail à bien.
Pourtant, la précarité des contrats et la répression syndicale de la part de la société ne facilite pas la mobilisation : sur la région Bourgogne-Franche-Comté par exemple, 800 agent·e·s sur 2 800 ont des contrats précaires, essentiellement des CDD, selon « Sud-PTT ». Dans les Pyrénées-Orientales, des procédures-bâillons sont dénoncées par des militant·e·s syndicaux et des grévistes. Cette politique répressive a plusieurs fois mené à des suicides ou tentatives de suicide ces dernières années.
À Dannemarie-sur-Crète, après une semaine de débrayage, les facteur·ice·s suspendent leur mobilisation suite à la promesse de recrutement de deux agent·e·s d’ici à début septembre par la direction. Les agent·e·s sont néanmoins prêt·e·s à reprendre la mobilisation si elle ne tient pas ses engagements. À Besançon, des agent·e·s s’étaient aussi mobilisé·e·s il y a un mois et avaient finalement obtenu des renforts. Mais depuis, des nouveaux départs n’ont pas été remplacés et une nouvelle mobilisation pourrait se profiler prochainement.
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Illustration d’en-tête : Aperçu des salarié·e·s de Dannemarie-sur-Crète en lutte, le 28 juillet dernier – capture d’écran « Facebook » « Fédération Sud-PTT ».
