« Le travail de la police, ça a été de fabriquer des coupables » : Après les pillages du 17 octobre, deux mis en cause dénoncent les violences et procédures engagées à Besançon

Le samedi 17 octobre voyait l’émergence de « l’acte I contre la vie chère », où 10 à 15 000 personnes se sont retrouvées sur Besançon. Une protestation populaire qui s’est transformée en scènes de chaos, affrontements avec les forces de l’ordre, destruction de mobilier urbain et pillages de commerces s’y invitant rapidement. Face au choc de cette journée, autorités, politiques et médias exigent alors que des responsables soient désigné·e·s et inquiété·e·s. Ce à quoi vont s’atteler la police et la justice, quitte à faire tout et n’importe quoi pour satisfaire cette commande. C’est ce que racontent deux mis en cause, accusés d’avoir participé au saccage de la boutique « Military Look » située rue Battant. Loin d’admettre les faits, ils dénoncent au contraire un processus qui visait à fabriquer leur culpabilité.
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Une arrestation musclée en prélude
C’est une vidéo de 2m58 dont « le Ch’ni » avait été destinataire dans les minutes qui avaient suivi sa prise, depuis publiée par la plateforme de gauche « l’Insoumission ». On y voit deux personnes être appréhendées avec vigueur par tout un escadron de police, sous les cris d’une habitante qui répète « vous êtes filmé·e·s ». Un épisode tristement banal le 17 octobre 2026, les opérations analogues se multipliant alors dans la soirée pour juguler le fiasco sécuritaire qui se profilait. Car, à quelques mètres de là, la vitrine de l’enseigne « Military Look » venait d’être brisée, des produits spoliés. Une bonne raison, pour les uniformes, de penser que ce tandem aurait pu, de près ou de loin, être mêlé à ce forfait. La captation expose bien la course, le placage, puis la capture des protagonistes, emmenés, on l’imagine, au commissariat de la Gare-d’Eau.

Reste que la parole des concernés manquait, pour traduire davantage que des pixels. Quelques jours après cette séquence, nous avons ainsi échangé, pendant près de deux heures, avec les jeunes hommes, Paul (*), vingt-deux ans, salarié, et Martin (*), vingt-quatre ans, sans-emploi, en présence de Marguerite (*), compagne de Paul (*) et de Cynthia (*), sœur de Martin (*). Avec pour commencer, une question aussi simple que tranchée, que faisaient-ils là ? « Nous étions dans la manifestation, à partir de 14h00 place de la Révolution. Après y être restés un moment, on a décidé de partir quand ça chauffait vraiment. Alors on est allé chez ma Cynthia (*), comme elle est sur Battant c’était le plus proche. Il était environ 19h15, c’est là qu’on a vu les flics débarquer d’un coup en mode charge. Instinctivement, on a couru comme on le fait lors des cortèges » développe le premier.

Une version corroborée par l’enquête, les gradé·e·s remontant la vidéosurveillance. « Comme on est clean, rien n’a pu être trouvé. Alors on en est resté à l’essentiel, l’échoppe qui avait été dévastée » indique le deuxième. Tout en revenant d’abord sur leur arrestation, les images ne restituant que partiellement les choses. « Moi, j’appelle ça un passage à tabac. On m’a tapé trois fois la tête contre le sol, un agent m’a enfoncé sa matraque dans les côtes puis l’entre-jambe, mon téléphone a été volontairement cassé, il nous a été dit qu’on allait avoir si mal qu’on ne reviendrait plus en manif’ ni dans la rue » précise Martin (*), photographies et certificat médical à l’appui, objectivant les plaies, hématomes et lésions. Une série d’exactions confirmées par Marguerite (*) et Cynthia (*), obligées de s’élever contre des fonctionnaires qui forcent la porte du hall afin d’investir le bâtiment.
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Aperçu du bas de la rue Battant, avec l’enseigne « Military Look » à gauche barricadée suite aux pillages du 17 octobre – Crédit : PG.

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Le même agent déjà épinglé rue des Granges ?
Détail troublant qui se révèlera a postériori, nos deux interlocuteurs disent avoir formellement identifié un policier à la manœuvre. « Aucun ne portait de numéro RIO visible, mais lui il s’est distingué par son comportement véhément et semblait donner les ordres. En vingt-cinq minutes menottés et laissés sur le trottoir, on a eu le temps de bien le voir. Pour moi il n’y a aucun doute, c’est le même qui avait frappé quelqu’un dans un clip devenu viral » affirme Martin (*). Une référence aux coups livrés un peu plus tôt contre un manifestant au niveau de la rue des Granges, déclenchant une polémique et l’ouverture d’une enquête administrative. Un précédent qui interroge le duo, confirmant sa volonté d’engager des recours : « Au moins sur ce volet, nous envisageons de faire les signalements utiles auprès de l’IGPN, du Procureur de la République et du Défenseur des Droits ».

Placés en garde-à-vue déjà secoués, les deux amis subissent en plus une détention particulièrement difficile. « En 46h00 de détention, j’ai pu obtenir seulement trois verres d’eau » assène par exemple Martin (*). Quant à Paul (*), il juge inhumain d’avoir été restreint d’accès aux sanitaires. « Lorsque j’ai été interpelé j’ai dit que j’étais cardiaque, alors j’ai été mieux traité que mon camarade. Mais ensuite, malgré mes demandes, il ne m’a pas été possible d’aller convenablement aux toilettes. Je me suis retenu au maximum, au point de m’en retrouver très mal. Le médecin qui m’a ausculté en a alerté le geôlier, qui lui a répondu ‘si sa vessie doit péter, on avisera à ce moment-là’. Au-delà du stress et de l’anxiété j’en garde des complications, une échographie m’ayant été prescrite pour constater s’il y a des séquelles », nous souligne cet employé, avec une ordonnance en main.

Un panorama sur lequel le tandem insiste, afin de dresser un contexte déterminant pour comprendre la situation : « Notre parole, elle n’a pas pour but d’éluder le fond de l’affaire, dont on va parler, ou de nous victimiser, n’étant pas les plus à plaindre vu ce qu’on entend. Mais c’est important que chacun·e sache comment cela se passe, au-delà des filtres de la communication ou des fantasmes guerriers. Quand on a la petite vingtaine sans histoires, arrivant après avoir été tabassé·e·s et/ou être en train de crever, évoluant dans des cellules sordides, le sommeil et la soif comme seuls compagnons, avec l’inquiétude pour ses proches ou son taf, tout en nous promettant de passer à 96h de gardav’ et de finir en prison si on n’avoue pas le minimum, c’est compliqué de ne pas craquer. On est pas auditionné·e·s par un keuf sympa. avec un chocolat et un lit douillet derrière, il ne faut pas l’oublier ».
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Une pancarte dénonçant les violences policières brûlant dans le feu d’une barricade, le 17 octobre rue Charles Nodier – Crédit : Nadwo.

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« Les aveux les plus doux » (*)
Un avertissement nécessaire, les aberrations persistant avec l’imputation formelle du cambriolage à « Military Look ». Car quand ils sont fauchés par les forces de l’ordre, aucun article de l’enseigne ne sera retrouvé sur eux. Pas davantage de cagoule, de gants, de barre à mine, ou d’élément en contact avec les accusés qui aurait pu aider à fracturer la vitrine. À peine deux godasses et une radio seront saisies, gisant au milieu de la rue. Quant à la vidéosurveillance, un condé jure qu’elle n’était plus efficiente à partir de 19h00. Il y a peut-être des témoins, alors ? Plusieurs voisin·e·s se disent prêt·e·s à attester que les loubards n’ont commis aucune effraction ni dégradation, mais ielles ne seront pas entendu·e·s. Seule Marguerite (*) est convoquée, mais les fins limiers, plutôt que de sonder une possible méprise, vont plutôt s’attacher à collecter des informations sur leur entourage militant.

En d’autres termes, rien n’atteste que les prévenus auraient commis une infraction. Si Martin (*), rôdé par des antécédents de droits commun, maintient des réfutations fermes, lui permettant de sortir sans poursuites, Paul (*), novice et rincé, finit par lâcher, non sans regrets. « Je n’en pouvais plus, je ne voyais que cette solution pour abréger ce cauchemar. Sur les conseils d’une avocate commise d’office, j’ai reconnu avoir dérobé des objets. Personne ne m’a demandé pourquoi je n’avais rien sur moi, où j’ai planqué le butin. Tout le monde s’en foutait, il fallait juste boucler ce dossier. Le travail de la police, ça a été de fabriquer des coupables. On a alors insisté pour que j’implique Martin (*), que je dise avoir été à l’intérieur de l’établissement, que j’admette avoir aussi tapé chez ‘Lacoste’. À peine avais-je avalé une première injustice, qu’on m’en demandait d’en accepter une seconde ».

Paul (*) n’acceptera pas d’endosser plus de charges, étant alors renvoyé pour une « CRPC » ou « plaidé-coupable ». « Sur la base d’un casier vierge, je m’en sors avec six mois de prison assorti d’un sursis probatoire d’un an, cinq cents euros d’amende et soixante-dix heures d’intérêt général. C’est toujours trop quand on est innocent, mais avec ce que j’ai vu ailleurs, ça va. Ma seule crainte, c’est que le gérant, qui a filmé notre arrestation, relaie nos visages dans les cercles d’extrême droite » ajoute-t-il. Comme son compère, ses empreintes digitales, clichés anthropométriques et codes génétiques ont été prélevés. « C’est toute une machine, face à laquelle on est assez impuissants. Mais si on fait ces démarches et qu’on témoigne aujourd’hui, c’est aussi pour donner du courage à d’autres. J’espère que ce mouvement ira loin, malgré la répression aveugle qui s’exerce » conclut Martin (*).
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Détail de la façade de la Cour d’Appel de Besançon, comprenant des allégories de la justice – Wikipedro/cc-by-sa-4.0.

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L’arbre qui cache la forêt
Cette confession est-elle l’expression d’une péripétie isolée, ou la rupture d’un océan de silence ? Depuis les soulèvements lycéens/étudiants fin septembre, puis les mobilisations « contre la vie chère », les soupçons de brutalités institutionnelles se multiplient à Besançon. Une liste édifiante se formant, notamment dans la catégorie des interpellations de mineur·e·s, à l’instar du 6 octobre, pour la détention d’un couteau de cantine à bout rond, ou du 15 octobre, à la suite d’un discours public ayant clamé « nique la police, on respecte les agent·e·s mais pas l’institution ». Pas plus tard que le 24 octobre dernier, nous avons encore pu constater à quel point l’arbitraire pouvait être la règle, entre arrestation infondée d’une lycéenne, saisie de matériel médical sur un journaliste, ou droit de circulation soumis à une appréciation aux relents racistes.

Quelques illustrations complétant les nombreux messages adressés chaque jour au média « le Ch’ni », qui hélas se suivent et se ressemblent. Une salve où se mêlent souvent incompréhension, colère, dégout, comme l’a sobrement restitué une étudiante samedi dernier : « À 17h20 lorsque nous étions réunis devant les forces de l’ordre devant le pont Battant, mes amis et moi étions à l’écart du cortège pour s’assoir car nous étions épuisés. C’est à ce moment là que sans sommation, nous avons reçu la première salve de bombe lacrymogène au dessus de nos têtes. Je ne voyais rien à cause de la fumée mais j’ai senti qu’une d’entre elle s’était accroché à mes habits. Pendant dix bonnes secondes, j’étais sous la fumée de la bombe qui brulait mes habits. Résultat, trois couches d’habits brûlés et fondus, plus une écharpe foutue. J’ai également une brulure (minime) au dessus de la poitrine ».

Au-delà de ces destins individuels, surgit un appareil coercitif global. Aux nouvelles lois quotidiennement durcies ou inventées et à l’éventualité d’une coupure des réseaux sociaux désormais brandie, arrêtés d’interdiction, fouilles généralisées, usage de drones, maillages de caméras de surveillance, nasses de cortèges, emploi de grenades de désencerclement, arrosage massif de gaz lacrymogènes, constitution de brigades motorisées, arrestations au faciès, condamnations pour le seul port de masques ou de trousses de secours, mandats de dépôts qui se banalisent, traques et fichages systématiques, deviennent la règle. Autant d’applications qui, il y a encore dix ans dans la capitale comtoise, relevaient de la science-fiction. Un arsenal afin de mater les contestataires, mais surtout camoufler l’absence abyssale de réponses de fond.
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Vêtements brulés par des palets de gaz lacrymogènes, le 24 octobre place Claude de Jouffroy d’Abbans – Crédit : Alerte témoin.

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Toufik-de-Planoise
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(*) Les prénoms ont été modifiés
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Illustration d’en-tête : Deux uniformes faisant face aux manifestant·e·s, le 17 octobre rue Charles Nodier – Crédit : Toufik-de-Planoise.