Un festival complotiste géant dans le Jura ?

« Deux jours pour penser, comprendre, rire, agir ». Entre les militant·e·s « anti-système » autoproclamé·e·s, les partisan·e·s de médecines alternatives et les référent·e·s de l’extrême droite, c’est toute la « complosphère » de France et de Navarre qui entend se réunir dans le Val-d’Amour. Un week-end de cohésion aux cadres explicites, incluant rumeurs sur la pandémie de coronavirus, louages de Vladimir Poutine et autres soutiens aux organes dits de « réinformation ». Une trame fourre-tout où se mêlent donc ésotérisme et business, qui n’a rien à envier au plus feutré « salon Bien-Être, Bio & Spiritualité » de Besançon. Mais, cette fois, le déferlement fait l’objet de fortes oppositions, notamment des sphères antifascistes locales, qui espèrent bien empêcher une installation durable de ces phénomènes.
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Un panel édifiant de conférences
« Près de 50 intervenants venus de tous horizons, une centaine de stands, des artistes ». C’est ce que promet « Nexus » les 27 et 28 juin à Mont-sous-Vaudrey, à mi-chemin de Dole et Arbois. Il faut dire qu’à soixante euros les quarante-huit heures – sans le gîte ni le couvert – les « milliers de visiteurs attendus » veulent probablement en avoir pour leur argent. Pour les lieux et le format, les habitué·e·s ne devraient pas être dépaysé·e·s : c’est le même site – le château Grévy – qui accueillait déjà le controversé « congrès de médecine intégrative », ces dernières années. Une continuité qui se retrouve avec les leitmotivs, convives et débats, s’agissant là encore de conforter l’émergence d’une « communauté » traduite en un « rassemblement d’acteurs du présent et du futur […] qui ont créé et proposent des solutions et outils pour être plus indépendant, autonome, plus libre ! »

À cette fin, les hôtes pourront ainsi (re)découvrir les interventions de Anne Givaudan (écrivaine spécialiste des « voyages hors du corps »), Kyria Gay (ayant livré des fake-news sur la « dermatose nodulaire contagieuse »), Jérémie Mercier (pour qui le sida est une « escroquerie » et une « fausse pandémie »), Senta Depuydt (proclamant un lien entre éducation sexuelle et « réseaux pédo-criminels »), Claude Janvier (admirateur de Bachar Al-Assad), Marion Sigaut (figure de « Égalité et Réconciliation »), Patrick Pasin (auteur sur le 11 septembre et éditeur de Thierry Meyssan), Alexandra Henrion-Caude (traditionaliste passée par la « manif pour tous »), Mike Borowski (animateur de plateformes dédiées à la diffusion de contenus racistes, islamophobes, anti-LGBT+…) Lucien Cerise (aux proximités suprématistes), ou « au bon touite français » (sympathisant « QAnon »).
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Une première et dernière édition ?
Une liste loin d’être exhaustive, mais qui dresse déjà un panorama singulier. « Tous les sujets seront abordés : la souveraineté alimentaire, affective, la physique quantique, l’indépendance des médias, la constitution etc… » souligne le site internet dédié à cette date, étant toutefois peu prolixe sur le parcours souvent sulfureux de ses vedettes. Derrière la vitrine web et l’organisation générale, surgit d’ailleurs le magazine « Nexus », lui aussi marqué par les polémiques pseudo-scientifiques, envolées non-conventionnelles et dérapages révisionnistes jusqu’au négationnisme. Avec, à ses côtés, des structures comme « FranceSoir », « le Tocsin », « Kairos », « VigiMédias », ou « Citizen Light », tous partageant visions et contenus oscillant entre un prétendu contrôle mondial de la famille Rothschild aux vertus du régime crudivore, en passant par les secrets de l’ufologie.

Un foisonnement qui n’est pas sans susciter d’importantes critiques, l’antenne « Action Antifasciste Jura », via sa page « Instagram », ayant consacrée bien des publications à expliquer « pourquoi il est urgent d’appeler au boycott de cet évènement, de mettre sur la table ce que ses organisateurs voudraient cacher et, surtout, de s’organiser collectivement pour empêcher qu’à l’avenir ce genre de rassemblement puisse se tenir ». Alors que le lancement s’avère déjà synonyme de futures tensions, la pérennité de l’assemblée pourrait-elle être compromise dans la région ? Contacté par téléphone et texto, Kévin Lomberget, gestionnaire du château Grévy, qui reçoit le festival, mais organise aussi de nombreuses activités connexes, résidences, écoles, instituts, n’a pas donné suite à nos demandes.
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« Nous n’avons rien à cacher »
Proclamant n’avoir rien à cacher, Marc Daoud, organisateur de l’évènement et responsable de la publication de « Nexus », nous a accordé un entretien téléphonique, visant à dissiper les doutes et craintes sur les idéologies à l’œuvre. « Nous, on n’est pas là pour parler de politique. En tout cas, pas au sens partisan du terme. Comme beaucoup, vous aussi probablement, on trouve que le monde ne tourne pas rond. Alors, on veut partager des constats, mais aussi avancer sur des solutions. Ce qu’on construit ici, ce sont des espaces alternatifs et de dialogue. On parle d’alimentation, d’énergie, de démocratie participative, avec des ateliers et de la musique, dans un projet collectif et festif. Ça n’est pas un meeting de crânes rasés, contrairement à ce que peuvent dresser certaines mauvaises langues ! » relate-t-il.

Le pédigrée de plusieurs noms est néanmoins examiné, dont Lucien Cerise, connu pour ses voyages en dictatures, de la Corée du Nord avec Alain Soral et Dieudonné en 2017 à la Syrie avec Adnan Azzam en 2019, ou sa venue chez les extrémistes de « Remes Patriam », interdite par la préfecture de la Marne en octobre 2023 : « Je ne connais pas chaque cas précis, mais est-ce qu’avoir engagé une seule conférence chez un groupe peut-être radical fait de vous un néonazi ? Je ne pense pas, on essaie d’échanger avec tout le monde pour ne pas rester dans l’entre-soi. Moi, à titre personnel, je suis plutôt de gauche, mais je dois le reconnaître, quand on évoque les idées qui seront défendues fin juin, c’est parfois plus facile avec la droite. Et c’est vraiment dommage, car on aurait toustes à gagner d’être un peu plus ouvert·e·s ».

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Illustration d’en-tête : Aperçu du château de Mont-sous-Vaudrey dédié à Jules Grévy, en 2013 – Cjulien21/cc-by-sa-3.0